25/07/2011

« Mabel Rose » s’amarre sur l’Aisne


Entourée de bateaux dont la superstructure dépasse le niveau du quai, la « Mabel Rose » a quelque chose d’un sous-marin. C’est une « narrowboat », péniche particulièrement étroite et bas sur l’eau, construite pour naviguer sur les canaux de petit gabarit d’Angleterre. En France on l’appelle « une cigare ».
Michael Wray a pris sa retraite en 2010, vendu son entreprise en Irlande, acheté le bateau (en France), loué sa maison, et s’est lancé avec sa femme sur les voies d’eau de la France. Il m’invite à monter – plutôt descendre – à bord, visiter les locaux nichés dans les 2m20 de largeur et 17,5m de longueur. C’est astucieux et étonnamment spacieux.
Il fait du thé. Sa femme étant partie pour la naissance d’un petit-fils, il est d’autant plus disposé à parler. Car Michael étant irlandais, le plaisir et le besoin de converser sont forts. Je reconnais sa façon de traiter la parole comme sa cavalière qu’il fait tourner sur une piste de danse, et dont, comme dans un tango, il met en valeur l’habileté.
Né dans la communauté protestante d’Irlande du Nord, il a pourtant un drapeau irlandais sur son bateau. « Vivre là m’a guéri de la religion pour toujours ; puis entre les Français et les Anglais ça va nettement moins bien qu’avec les Irlandais… »
Vivre la tourmente des années soixante-dix en Irlande du Nord n’a pas été facile. « Tous nous portons les traces : un ami a perdu ses deux jambes dans une explosion, et mon magasinier a été tué un soir en quittant l’usine. »
Il parle des Français croisés en voyage. « Plus charmants on ne peut pas imaginer. Mais il faut faire le premier pas. » Les autres bateliers sont notoirement sociables, mais il rappelle l’arrivée d’un bateau français. « Très corrects, mais aucun contact. C’était mon anniversaire : on donne deux morceaux de gâteau à leurs garçons. Ils reviennent avec les assiettes et une bouteille de vin, et nous voilà embarqués pour une bonne soirée ensemble. »
Le nom du bateau date d’avant son acquisition. « En Irlande, ça porte malheur de changer de nom. D’ailleurs ma femme s’appelle « Rosemary » et en France le nom devient « Ma belle Rose. »
Michael admet ne pas vouloir s’éterniser sur les canaux. L’Irlande lui manque, même s’il parle toujours de « l’Irlande du Nord ». La fracture presque centenaire du pays n’est pas près de disparaître, ni dans la géographie ni dans les esprits.
L’Union

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