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02/05/2014

Claude Lapp : ne laisser personne au bord de la route

Photo : famille Lapp
Claude Lapp, proviseur du lycée Gérard de Nerval de 1997 à 2005, est décédé le 28 avril dans l’unité de Soins palliatifs de l’hôpital de Soissons.
    Il est né à Reims en 1945, où son père alsacien et sa mère soissonnaise tenaient une brasserie-salon de coiffure avant de s’installer à Soissons. Il a été élève à l’école Saint Georges et au Petit séminaire, puis
a continué à Saint Quentin et Vittel, avant de faire ses Lettres classiques à Nancy.
    Son premier poste était dans un collège de Vittel puis, avec son épouse Marie-Thérèse et leurs deux filles, il est revenu à Soissons, professeur de français au lycée Nerval.
    En 1986, c’est le changement. Il est devenu principal de collège à Charly-sur-Marne, puis proviseur du lycée Julie Daubié à Laon, avant de rejoindre Nerval en tant que proviseur. Autant qu’enseigner, il se plaisait à veiller à harmoniser la communauté tripartite d’élèves, enseignants et administration.
    Le respect était une valeur essentielle. A chaque pré-rentrée il s’adressait aux enseignants : « Ne vous laissez pas manquer de respect par un élève ; mais ne manquez jamais de respect à son égard. »
    Après ce profond engagement professionnel – « il était au lycée douze heures par jour » selon son épouse – il a pu s’investir autrement à la retraite, toujours en « honnête homme » mû par une passion : se comporter de façon juste. Il a travaillé pour l’Odes, a été vice-président de l’Apei, et bénévole à « VO en Soissonnais ».
    Sa volonté de « ne laisser personne au bord du chemin » a été saluée quand il a reçu l’Ordre national du mérite en 2008.
    Homme de lettres, il écrivait, notamment « Mon pays le Soissonnais » avec l’aquarelliste Claude Dupin. Discret, il avait pourtant le sourire facétieux et le tutoiement facile. Dans un groupe où chacun devait présenter son « livre de chevet », Claude Lapp s’amusait à imaginer un recours pour l’insomniaque de chaque siècle. 19e ? Baudelaire, bien sûr ; 20e ? Proust, qui d’autre ? Sa culture était vaste, mais sans emphase.
L'Union

31/08/2012

Joan et Larry Brayden : l’Irlande pour finir l’été

« Les Irlandais et l’argent, ça ne va pas. Les Irlandais et les gens, ça va. » Joan Brayden parle de la crise qui a frappé son pays. Le boom économique avait un temps relevé les Irlandais de la pauvreté qui les plombait depuis toujours ; le krach y a mis cruellement fin.
    Nous parlons devant la grande tente de la famille Brayden, Joan et Larry et les enfants, Helen qui a onze ans et Declan, sept.
    Depuis des années ils quittent leur île en été, pour passer des vacances en Bretagne. Visites touristiques mais aussi familiales, car la mère de Larry est bretonne. « Nous avons décidé cette fois de changer, mais sans nous exposer à la chaleur du Midi. » La proximité de Paris était un atout. Ils y ont passé une nuit. Ils trouvent les paysages boisés du Soissonnais très beaux – alors qu’en Irlande on déboise depuis des siècles.
Larry et Joan Brayden avec Helen,
 Declan étant parti faire du tir à l’arc.
    Les Brayden illustrent la portée de la musique traditionnelle irlandaise dans la vie. Helen apprend le violon et le banjo, et son frère débute avec le violon et le pipeau, alors que Larry joue la flûte traditionnelle. Pas dans un groupe : il retrouve simplement des amis chaque semaine dans un pub de Dublin.
    Joan et Larry incarnent un autre trait irlandais : ils se prêtent avec plaisir à la conversation. L’intimité de nos échanges vient non pas de la livraison de confidences, mais du plaisir partagé. Il y a même un mot précis en gaélique pour cette jouissance : le « craic ».
    Larry est ingénieur dans l’aéronautique, et Joan mère au foyer, après avoir travaillé à l’aéroport de Dublin, où ils se sont connus.
    Nous revenons à la crise. Elle a amené à la perte d’un millier de postes dans la société qui emploie Larry, et il se félicite d’être parmi la vingtaine de survivants. Joan n’a pourtant pas trop de regrets pour l’effondrement économique. « Les gens ne pensaient qu’à frimer, ne parlaient que de leur nouvelle voiture, dépensaient pour en boucher un coin aux autres. Le sens de la communauté se perdait, et il revient petit à petit. L’argent pourrissait tout, enlevait le côté accueillant pour lequel les Irlandais sont connus. »
    Dans quelques jours la famille Brayden démontera donc sa tente et rentrera dans un pays dont les qualités se cultivent peut-être mieux quand elles ne sont pas prises dans le piège de la prospérité soudaine, facile et fragile.
L'Union

25/08/2012

Martine et Ali : voyager à l’envers

Martine Paraché et Ali Naïli avec leur
caniche, la pétilllante Meige.
D’habitude, l’acquisition d’un camping-car reflète un désir d’aller voir ailleurs, connaître d’autres paysages, ouvrir de nouveaux horizons. Pour Martine Paraché, c’est le contraire. Native de Crouy, installée dans les Hautes Alpes, elle s’en est équipée au printemps dernier pour pouvoir revenir régulièrement à Soissons. « Je suis Picarde, je le reste. J’en suis fière. » C’est déjà la seconde visite cette année. Avec son compagnon Ali Naïli, elle s’est installée au camping municipal.
    Avant de quitter la région, elle avait travaillé à Soissons comme auxiliaire de vie d’une dame âgée, puis comme sa gouvernante. En 2001, voyageant avec des amis, elle a trouvé un terrain à Superdévoluy, station alpine de sports d’hiver. « Je voulais une maison de vacances, mais en fait je ne suis plus repartie. J’ai fait construire un chalet, et j’ai vécu un an à l’hôtel en l’attendant. »
Elle admet avoir galéré pour le travail : « De petits boulots ici et là. Je n’étais pas du coin, et ça se sentait. » Elle trouve les contacts plus ouverts, plus chaleureux,  en Picardie.
    Comme Ali ne connaît guère le Soissonnais, ils ont fait toutes les visites touristiques, la cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes… Pour Martine, tout lui rappelle sa jeunesse. Elle fait un geste vers le parc Saint-Crépin en face : « Je vois jouer les enfants avec des rubans, et me rappelle y avoir joué comme ça moi-même. »
    Au hasard de ses réminiscences, nous tombons sur un nom familier, et nous voilà lancés sur la ronde des connaissances communes. Ali écoute ce hors-sujet avec bienveillance.
    Il est né en Kabylie. En 1964 son père avait suivi son patron, parti avec les autres Pieds-noirs en 1962, et a fait venir sa famille. A quatorze ans Ali s’est alors retrouvé dans les Alpes. Il est retourné une fois en Algérie. « Il faut décider : j’ai voulu m’intégrer ici. » Electricien, il est à trois mois de la retraite, après quarante ans dans un hôtel de la station. Ce sera difficile, admet-il, de faire face au vide ainsi créé.
    Le couple est venu cette fois pour fêter les dix-huit ans d’une petite-fille – encore un signe que Martine voyage, non pas pour partir, mais pour revenir.
    Ne pense-t-elle jamais à rentrer vivre ici ? « Parfois. Oui, parfois, lorsque ça ne va pas fort. » Alors ? « Peut-être un jour… Je reste picarde. »
L’Union

20/08/2012

Andrew et Trish Brockis : voyager jusqu’à nouvel ordre

« J’ai une bonne histoire pour le journal » répond jovialement Andrew Brockis à une demande d’entretien. « Un naufrage, des pirates, un crocodile. » Nous sommes sur son bateau, le « Parce que », sur lequel flottent les couleurs françaises réglementaires, mais à côté d’un discret drapeau australien.
    Partant de Castelnaudary près de Carcassonne, Andrew et sa femme Trish ont mis quatre ans pour arriver à Soissons. « On n’en avait littéralement jamais entendu parler. Mais l’amarrage est recommandé dans les guides fluviaux. » Ils sont pleins d’éloges. « C’est une ville séduisante, mais plus que cela. » En suivant le circuit indiqué sur le plan touristique, ils ont fait pleins de découvertes. « Dans une ville française il se passe toujours quelque chose. »
    Ils ont acheté le bateau à leur retraite. Le nom ? « Pourquoi ? Parce que. Arrivant à un amarrage, on nous demande le nom. « Parce que. » « Parce qu’il nous faut le nom. » « Parce que »… Il s’ensuit de longs moments de confusion jouissive. Les Australiens sont connus pour être décontractés et blagueurs, et Andrew l’illustre avec éclat. Rien n’est dit sans un sourire en coin. Trish était enseignante ; et lui ? « Musicien. » Ah bon ? « J’aurais dû dire rock star. Non, c’est pas vrai, j’étais guitariste de séance. » Quelle guitare ? « Solo, voyons ! » Pour voyager il se limite à un ukulélé. Il admet avoir eu un autre métier, mais ne veut pas le dire. J’insiste. « Dentiste. »
    Ils passent la moitié de l’année à naviguer. « Jusqu’à la fin d’été, pour profiter de l’autre été à Perth, en Australie de l’ouest – et de nos petits-enfants. »
    Ils insistent sur le plaisir recherché – et trouvé – en vivant ainsi. « La jouissance prend toute la place qu’on veut bien lui accorder. » Pourquoi en France ? « On a choisi le pays avec les meilleurs plats et vins du monde. » Jusqu’à quand continueront-ils ainsi ? « Jusqu’à nouvel ordre. » Andrew prévoit un livre de récits : « Champagne, crocodiles and Champs-Elysées ».
    A propos, les périls annoncés au début ? Le naufrage ? « Nous avons été pris par un courant à Bâle, et une quinzaine de pompiers ont dû nous secourir. » Les pirates ? « Nous avons reçu des enfants déguisés, pour pouvoir dire que le bateau avait été abordé. » Le crocodile, quand-même pas ? « J’ai vu un jour dans l’eau un fichu crocodile de deux mètres. » Visiblement, il regrette de devoir ajouter « Gonflable. »
L'Union

10/08/2012

Un poète gallois et sa famille : au milieu des pavots

Osian Rowlands à côté de Meilir,
et Sioned entre Gwion et Lleucu.
Osian m’explique le « cynghanedd », le complexe ensemble de règles médiévales d’accent, allitération et rime de la poétique galloise, que respectent encore des poètes contemporains. Non, nous ne sommes pas dans une salle d’études linguistiques celtes, mais assis dans l’herbe à côté d’un chalet au camping de Berny-Rivière. Osian Rowlands, professeur des écoles au Pays de Galles, est en France pour la première fois, avec sa femme Sioned, leurs fils Gwyon et Meilir, et leur fille Lleulu.
    Nous nous entretenons en anglais, mais leur langue est le gallois, et ils le parlent entre eux pendant la conversation. Des langues celtes, le cornouaillais a disparu, le breton n’en est pas loin, l’irlandais est maintenu à coup de subsides, et le gaélique écossais vit petitement ; mais le gallois est florissant, seul à rester première langue d’un bon nombre d’habitants. Les enfants Rowlands apprennent l’anglais à l’école, mais, selon Osian « ils auraient du mal à tenir une conversation en anglais ».
    Osian est poète à ses heures, et a déjà gagné des prix dans les Eisteddfodau, traditionnels festivals littéraires qui galvanisent la vie culturelle des Pays de Galles. Je lui demande une citation. Il propose deux de ses vers sur la mort dans la Grande guerre d’un autre poète, Hedd Wyn, dont le nom de plume était « Fleur de lis » : « Ein mab ymysg y pabi, Wedi ei ladd, Fflwr-dy-lis. » Les tonalités confirment que nous sommes loin des racines anglo-saxonnes.
    Sioned, qui a été professeur aussi, travaille à mi-temps dans une bibliothèque, pour pouvoir élever les enfants, et gère sa petite entreprise d’articles brodés ou en point de croix.
    Ils ne passeront qu’une semaine en France, mais projettent déjà de revenir avec leur caravane.
Comme aux Ecossais de Saint-Waast (voir l’Union du 3 août), je pose la question de l’éventuelle indépendance du Pays de Galles, réclamée par certains. Osian et Sioned se félicitent d’avances accomplies en termes d’autonomie, mais l’indépendance complète leur paraît peu probable.
    Le Pays de Galles est-il isolé par sa situation sur le liseré côtier de l’Europe, sa langue et sa culture ? L’histoire du poète tombé à la guerre rappelle qu’ils n’ont pas été à l’écart des chamboulements du continent. Les vers d’Osian Rowlands sont éloquents à ce sujet : « Notre fils au milieu des pavots, Il est mort, Fleur de Lys. »
L'Union

03/08/2012

Maeve, Derek et Michael : de nation en état ?

Derek Wright et Maeve Dixon avec Michael à Saint-Waast.
Habituellement, les visiteurs se laissent approcher dans les campings, ou un bateau amarré sur l’Aisne. Mais je rencontre Maeve Dixon, son compagnon Derek Wright et Michael, le fils de Derek, âgé de dix ans, dans un jardin de Saint-Waast. Venus de l’Ecosse, ils sont hébergés par une tante de Maeve, Ecossaise vivant depuis longtemps à Soissons.
    Maeve a été ici souvent. « Je viens régulièrement depuis l’enfance rendre visite à ma tante. » Elle connaît si bien Soissons que, lorsque elle vient seule, elle fréquente plutôt la piscine et les courts de tennis. Derek et Michael y sont pour la première fois, et ils ont tous visité la ville et ses alentours. L’après-midi ils iront à Laon, puis passeront deux jours à la mer. Comment trouvent-ils les Soissonnais ? « Plus aimables que les Parisiens ! » résume Derek.
    Ils vivent à Glasgow, réputée pour sa vitalité par rapport à la bourgeoise Edimbourg. Même la vigueur de leur accent contraste avec les intonations distinguées de la capitale. Que pensent-ils de la réputation des habitants de mal manger, trop fumer, trop boire ? Pour Derek, le notoire « deep-fried Mars bar », version écossaise du beignet de barre chocolatée, tiendrait de la légende urbaine ; interrogé, Michael admet discrètement être disposé à en essayer un.
    Maeve travaille comme médiateur culturel dans un quartier défavorisé. Artiste de formation, elle y encourage toutes les formes d’expression artistique. « Les panneaux de graffiti sont le succès du moment ! »
    Derek, dont le père était ingénieur dans la marine marchande, et qui a ce titre a parcouru le monde, a été informaticien à l’Université de Glasgow jusqu’en 2011. Dans la perspective de coupes budgétaires, il s’est mis à son compte, pour la conception de sites Web et d’autres activités, dont le journalisme. « Pourquoi pas un article sur Soissons ? »
    Je soulève une question d’actualité : la possible indépendance de l’Ecosse, son départ du Royaume-uni. Maeve n’a pas d’opinion tranchée, mais Derek serait plutôt favorable à l’idée. En plus des atouts économiques, il parle des « valeurs d’égalité » que partage la population, sa riche culture. Lui-même a pris des cours de gaélique, langue celte qui se parle plutôt en Haute Ecosse, mais dont la renaissance, ou au moins la survie, serait « un signe particulier » du pays.
    Qu’en pense Michael, le plus concerné par cet avenir ? « Je voudrais bien avoir un passeport écossais. » Sa nation deviendrait ainsi un état.
L'Union

28/07/2012

La famille Moggré : l’arroseur arrosé

Marloes et Paul, Rosa et les jumelles Nora et Doris se
laissent photographier avant de reprendre leur route. 
 
Ils sont sur le départ. La remorque de la voiture se charge de tout l’attirail des campeurs. Restent les trois tentes, où Rosa, quatorze ans, les jumelles Nora et Doris, onze ans, et leurs parents Paul Moggré et Marloes Coppes ont passé leur nuit. Ils seraient restés plus longtemps à Soissons, mais des travaux sur la clôture du camping municipal les ont éveillés tôt, et ils ont changé d’avis. Tout de même, sociables et avenants, ils sont prêts à se confier, même en poursuivant le démontage.
    De toute façon, ces Néerlandais aiment improviser leurs vacances, en s’arrêtant là où ils veulent. Cela impose des contraintes : « Nous allons en Bourgogne, parce qu’il n’y a pas trop de touristes » explique Marloes « et nous sommes sûrs de trouver une place en arrivant au dernier moment. »
    Arrivés la veille de leur ville de Tilburg, dans le sud des Pays Bas, ils ont choisi Soissons pour la même raison. En pénétrant dans le camping, cependant, chacun l’a reconnu ! « J’étais ici avec ma première voiture, ou en faisant du stop » se rappelle Paul, alors que Marloes était passée avec ses parents. La ville leur plaît : « Du romain, du gothique, autre chose. » Aujourd’hui ils iront vers Reims, ou Troyes, ce n’est pas encore décidé.
    Paul fait des films d’animation, enseigne le sujet à Breda, et en parle avec humour. « En 2005, j’ai fait un film qui a été vu un peu partout. Sur une pauvre banane qui a perdu sa peau. »
    Après avoir été styliste textile, Marloes s’est lancée récemment dans la photo. « J’ai toujours aimé cela. » Elle fait des portraits, des reportages. « Je cherche des histoires de personnes. Ce sont les gens qui m’intéressent. » Elle relève le fait qu’un photographe, comme un journaliste, est bien placé pour établir le contact. « Je fais des rencontres, parce que je prends une photo. Tiens, comme je vais vous photographier. » Elle ressort son appareil des bagages, avec un énorme objectif, et s’active à côté, alors que je discute avec Paul. D’habitude c’est seulement le sujet de l’entretien qui se fait prendre en photo, alors ne s’agit-il pas ici du plus classique retournement des choses : l’arroseur arrosé ?
L'Union




18/07/2012

Per Madsen : le marin solitaire

Le drapeau à l’arrière du « Mani9 » est danois, une croix blanche sur fond rouge, mais il se termine par deux longues pointes, comme un étendard. « Seul le souverain y a droit… ainsi que tout membre du Yacht club. Il doit être hissé le matin et descendu le soir. » Per Madsen admet le laisser tout le temps « pour qu’on ne me croie pas allemand : ils sont moins bien vus en France. » Sa solitude lui pèse-t-elle ? « Non. » Il est surpris de la question. « Je lis beaucoup. »
    Il est en route pour Marseille, où sa femme et ses deux filles adultes le rejoindront. Ils feront monter le mât, calé à plat pour passer sous les ponts, et le « Mani9 » poursuivra en voilier vers la Grèce. Le nom ? « Mani » est le chiffre neuf en danois et c’est, simplement, le neuvième qu’il a construit. Le chantier – dans son jardin – a pris trois ans. 
    Il a été professeur de dessin et de mathématiques puis, il y a une dizaine d’années, s’est lancé dans l’achat et la restauration de vieilles maisons dans le Sud du Jutland, près de la frontière allemande. Il est en train de liquider cette entreprise. 
    Il fait du bateau depuis l’âge de seize ans. Il a même traversé l’Atlantique en solitaire. Un défi, un plaisir, effrayant, excitant ? « Un peu tout ça. » Parti des îles du Cap Vert, il a regagné la terre ferme à la Barbade. Comment la trouver ? « GPS, bien sûr. En plus, le ciel sur l’océan est constellé de petits nuages ; un empilement indique la terre. » Et la mer, comment est-elle ? « Impressionnante. » Dans la mer du Nord et la Baltique la houle est courte et les vagues bousculent le bateau. Sur l’Atlantique, elle est très longue, et les vagues sont larges « comme de petites collines » et plus hautes que le bateau, qui doit les escalader. Il a eu peur au début, mais s’est vite habitué.
    Comment dormir ? « Je mettais le bateau en automatique, et me faisais réveiller chaque quart d’heure. Cela suffit. J’étais bien reposé. »
    La nuit sur sa radio, des messages échangés en japonais entre de gros navires de pêche lui faisaient craindre une collision. « Ils chantaient et dansaient même. Mais je n’ai jamais rien vu de jour. »
    Alors que ces aventures, que Per Madsen raconte avec simplicité, font sentir les risques et exaltations de la haute mer, à côté de nous seules passent quelques équipes de rameurs et les petites barques en plastique rouge de « Eté en Sc’Aisne ».
L’Union

13/07/2012

Frank et Joy Vine : vivre en vacances

Les haies du camping de Soissons sont couvertes des fleurs jaunes du début d’été, autour de l’énorme camping-car, six mètres de long et trois de haut, de Frank Vine et sa femme Joy. « Nous ne nous sentons pas en vacances. Nous vivons ainsi, c’est tout. » Le camping-car est leur résidence, qu’ils déplacent de pays en pays.
    Pendant deux mois, en arrivant d’Angleterre par Dunkerque, ils ont fait une longue boucle par Salzburg, la Slovénie et la Croatie, Venise, les lacs italiens et les Alpes. Ils passent une nuit à Soissons, puis rembarqueront à Dunkerque. Après deux mois chez eux dans la station balnéaire de Bournemouth sur la côte sud, ils retraverseront la Manche en septembre. C’est leur rythme annuel.
    Ils sont retraités. Frank a été assesseur de risques dans les assurances, Joy une « associée » chez John Lewis, chaîne de magasins dont un principe de base est l’intéressement du personnel. « Une bonne expérience » selon Joy.
    Nés tous les deux à Southampton, ils se sont rencontrés au bal, ne se rendant compte que plus tard qu’ils étaient nés dans la même rue à quelques pas l’un de l’autre !
    Ils ont choisi Soissons parce que c’est bien situé sur le trajet de retour. « On vient d’arriver, on n’a rien vu. » Ils apprécient le camping, et l’emplacement renforcé pour leur lourd véhicule. Mais Frank a déjà consulté la carte offerte par le camping, et sait ce qu’il faut voir, dont la cathédrale et l’abbaye Saint-Jean-des-Vignes. Ils ont d’évidence l’habitude de voyager efficacement.
    « Nous allons partout » remarque Joy, « mais nous aimons surtout la France. » Ils y aiment les vieilles villes, et trouvent le pays accueillant pour les campeurs. « Si vous parlez français, tout va bien. » Le parlent-ils ? Pas beaucoup, mais Frank le lit – « et j’ai toujours mon dictionnaire. »
    Les Anglais sont souvent vus comme pleins de morgue et de réserve. Mais Frank et Joy Vine se racontent sans arrière-pensée à ceux qu’ils croisent et, certes, qu’ils trouvent agréables. Contradictoire ? C’est simplement qu’ils ont confiance en eux-mêmes, et ne cherchent ni à séduire ni à impressionner. Cette qualité fait que leurs constants voyages mènent, pas seulement à voir du pays, mais à faire des rencontres comme celle-ci.
L'Union

30/05/2012

Chemins de l’engagement : Franck Alleron voit des photos partout


Tout au long de la saison du Mail, les spectateurs ont côtoyé dans la salle un Canon 5d mk2, appareil photo au zoom démesuré. Derrière l’objectif : le photographe Franck Alleron.
    La direction du Mail dispose ainsi d’une trace éloquente de la saison en images. Loin de n’être que des plans fixes et aplatis de ce qui vivait en profondeur sur scène, les clichés de Franck Alleron rappellent que la photo saisit l’ombre et la lumière de la réalité. Au choix du bon moment et du bon angle succède son travail informatique sur l’éclairage. Le résultat fait souvent penser à une peinture hyperréaliste.
Autoportrait de Franck Alleron.
    Franck admet penser constamment en photographe. « Je vois ce que telle vue donnera comme photo. » Est-il dommage de tout « encadrer »ainsi, au lieu de regarder le monde tel qu’il est ? Mais un peintre ou écrivain se distancie aussi pour mieux traduire ses sensations. Franck Alleron est un artiste.
    Né à Laon, élevé par ses grands-parents à Tergnier, devenu gymnaste champion de Picardie, Franck étudie l’électricité, travaille dans une aciérie à Beautor, puis arrive à Soissons. Electrotechnicien à l’IUT de Cuffies, il saisit une occasion de prendre en main l’entretien informatique.
    Ses premières photos sont d’une famille en Belgique. Une voie s’ouvre. « La photo a donné du sens, non pas à la vie, mais à ma vue. » C’est une découverte : « J’apprends sur moi. »
    Une exposition de ses photos investira tout le château de Septmonts en juin : le Soissonnais vu du ciel au pavillon Renaissance, « De la terre au ciel » au donjon, à la salle St-Louis le noir et blanc – dont il rappelle « On regarde ce qui est sur une photo en couleur ; en noir et blanc on regarde la photo. »
    Son petit appartement en forme de pyramide de la rue des Graviers est rempli de matériel de photo, d’informatique, de livres, d’albums, et de ses effets, au point que le lit lui laisse juste la place pour dormir. Il y vit seul. « Les photographes sont souvent solitaires. » Le faut-il, pour rester aux aguets, et vivre dans l’ombre des choses ?
    Il fallait une photo pour accompagner ce portrait en mots. Franck règle tout, puis va s’asseoir. Je prends sa place au trépied. C’est donc un autoportrait.
L'Union

14/05/2012

Bruno Briatte et ses inconnus


Bruno Briatte devant deux « inconnus ».
A l’étage de la forge d’Acy–le-haut, l’espace cloisonné se répartit en grandes pièces ombrées, ateliers, zone de stockage de toiles. Il ne serait pas surprenant d’entrevoir soudain des personnages, assis dans un coin ou encadrés dans une porte, mystérieux. Les tableaux de l’artiste Bruno Briatte, qui y habite depuis un an, semblent les avoir saisis, ces « inconnus » qui peupleraient les lieux. C’est le titre de son exposition actuelle à la galerie du Mail.
    Ce sportif, natif de Soissons, s’est mis à modeler, peintre et vêtir des santons à la suite d’un accident de foot. Il est passé aux paysages, qu’il peignait en parcourant les villages du pays à vélo. Ce naturalisme a cédé la place à une vision plus abstraite, plus joueuse : « J’ai des gestes de gamin en peignant. »
    Electrotechnicien et relaxologue le jour, il admet avoir autant besoin de peindre que de respirer. « Un tableau n’est jamais fini. » Il peint, recouvre, remanie, pour éviter ce qui va de soi : « Je pratique la déconstruction, remets en question ce que je viens de peindre. »
    Il sort des toiles empilées. « Il y a des images reposantes, d’autres plus graves, où il y va de la souffrance universelle. »
    Les inconnus qui attendent au Mail émergent des toiles plus qu’ils n’occupent la surface. Les yeux questionnent souvent le spectateur. Que voient-ils, ces yeux ?
L'Union



12/05/2012

Don Vincent fait confiance à Dieu

En face de la cathédrale, et le vaste espace intérieur dont il a la charge, comme il a la cure des âmes qui y entrent, le nouveau curé répond aux questions, pleinement et avec entrain.
    Don Vincent est arrivé à Soissons en août 2011, avec deux jeunes prêtres et un diacre, dons Montfort, David et Nicolas, responsables de la cathédrale, l’église Saint-Waast et les paroisses qui en dépendent. Ils font partie de la « Communauté Saint-Martin » de prêtres qui, sans règle monastique, mènent cependant leur ministère en vie commune. L’ordre a été fondé en Italie, d’où le titre « don ».
    Vincent Clavery a été élevé à Paris, dans une famille catholique pratiquante, « un terreau favorable, disons ». La vocation ? « A dix ans, j’ai eu une conviction intérieure. » Le désir persiste, mais il pense aussi à une carrière… militaire, fait beaucoup de scoutisme, devient étudiant en droit. Enfin, une retraite apporte la réponse à la question « Je veux, ou Dieu veut ? » Un directeur de conscience conseille d’attendre un peu. Connaissant la Communauté par des amis scouts, il en parle à ses parents pour la première fois en août 1989 : « J’ai quelque chose à vous dire. »
    Il part à Gênes, est ordonné en 1996, passe six ans dans un sanctuaire normand et neuf dans une paroisse du Centre, avant Soissons. La « disponibilité », en effaçant le choix personnel, ouvre l’esprit à l’amour du prochain, quel qu’il soit.
    Qu’est pour lui la foi ? « Faire confiance à Dieu. » Don Vincent y voit ainsi plus un acte conscient qu’un mystère jouant à cache-cache avec les convictions.
    Abordons le port de la soutane, et la messe du matin chantée en latin, qui gênent certains. « La soutane est l’habit de notre ordre. Elle ne crée pas de distance, plutôt le contraire. Un soir, des jeunes fumant devant un café disaient ne pas savoir qu’il y avait « encore des prêtres à Soissons ». J’ai fini par manger une pizza avec eux. » Quant à la messe en latin, il raconte qu’un paroissien, ayant examiné la feuille d’office, grommela « Mais c’est le rituel Vatican II ! » et repartit aussitôt, son intégrisme déçu.
    Revenons dans la cathédrale. A 7 heures la lumière met le feu aux vitraux du chœur, et le chant grégorien, entendu dans la chapelle du transept sud, relie l’édifice à son long, long passé : après tout, le latin n’est-il pas la langue maternelle des cathédrales gothiques ?
L’Union

18/04/2012

Café-philo : la peine de mort… et pire


Elodie Cabeau-Richard.
Par plusieurs aspects, la séance du Café-philo sur la peine de mort a été différente des débats habituels. Animée par Elodie Cabeau-Richard de Noyon, elle a commencé par son exposé sur la position de Rousseau par rapport à la peine de mort, alors que le débat qui a suivi n’y a fait guère référence.
    Les habitués du Café-philo peuvent s’opposer, parfois vivement, mais ils partagent généralement les mêmes valeurs progressistes, et leur opposition à la peine de mort s’en est inspirée. Alors la soudaine proposition d’un autre participant, trouvant la mort une punition trop douce pour les méfaits graves, de la remplacer par une tétraplégie chirurgicalement induite a généré un malaise tenace. Un sujet qui touche de si près à la noirceur humaine peut ainsi soulever de telles réactions.
    Plus lumineusement, Emmanuel Mousset, qui a animé tant de débats à Soissons, mais qui assistait en tant que participant, a pu enfin, au lieu de gérer les avis des autres, exprimer les siens propres. Un exemple : les meilleures lois n’auraient jamais à être appliquées, car elles susciteraient, non pas des craintes, mais de l’admiration. Il rappelle aussi que la peine de mort n’est plus à l’ordre du jour d’aucun parti en France – ce qui ne l’exclut pas du domaine de l’examen philosophique !
L'Union 

01/03/2012

La philosophie du Sida

Le discours habituel sur le virus du Sida et sur la maladie elle-même insiste sur les dangers, les risques, les traitements, leurs effets secondaires. Ou bien il se lève contre l’intolérance et l’exclusion, parfois contre les manquements administratifs. Il crie, sermonne, conseille, menace, réclame, regrette.
La nouveauté du débat organisé au centre social de Presles en partenariat avec la Rencontre Citoy’Aisne était d’adopter une démarche philosophique, en tentant de replacer le Sida dans son contexte humain, social et médical. Emmanuel Mousset, philosophe venu de Saint Quentin, n’a pas son égal pour gérer de tels échanges, en faisant de chaque commentaire un tremplin pour aller plus loin. « Je n’apporte pas des réponses, mais d’autres questions » admet-t-il.
La Maison des préventions était bien représentée, un intervenant de l’association soissonnaise Soutiens-Sida était présent, et l’hôpital s’exprimait à travers un médecin du service des maladies infectieuses. Seul imprévu, mais de taille : les usagers, cible de la manifestation, manquaient à l’appel. L’intérêt pour le Vih/Sida n’est plus automatique chez les jeunes. Une perte de temps, alors ? Loin de cela, car le débat a permis à chacun de faire le point, de partager ses expériences, de s’informer. Une question importante, bien sûr : comment attirer le public ?
L’Union

06/12/2011

Le café philo et la laïcité

Le Café philo de Soissons frappera un grand coup pour marquer la première « Journée nationale de la laïcité ». L’association Rencontre Citoy'Aisne, qui organise les débats mensuels au Havana Café, se reconnaît pleinement dans les valeurs laïques, et consacre sa réunion de décembre au sujet. Les controverses que suscite la laïcité dans la société française, allant jusqu’à des polémiques parfois acerbes, sont d’autant de raisons pour en discuter.
Exceptionnellement, « Le phare soissonnais », loge du Grand Orient de France, participera aux échanges. Ce partenariat reflète le partage des valeurs laïques avec les francs-maçons. Emmanuel Mousset, qui viendra de Saint-Quentin pour mener le débat, trouve personnellement que la franc-maçonnerie est « malmenée, caricaturée, parfois calomniée », et espère que la rencontre fera tomber les préjugés. Notons en passant qu’il vient de publier « Les saint-quentinois sont formidables » chez Michel Marcq, sur la vie politique, associative et culturelle de sa ville.
A cause de l’affluence attendue, ce café philo se déroulera à la Salle de musique, rue de l’Aude, Villeneuve-Saint-Germain, à 17h30 le samedi 10 décembre. 
L'Union

24/11/2011

La verité, toute la vérité !

Evelyne Wascat, institutrice et habituée.
Les philosophes de café écartent-ils le quotidien et les faits divers en engageant leurs échanges ? Pas nécessairement : le cas « DSK » a bien servi pour aborder la question « La vérité ou le mensonge, que choisir ? » Le nouveau film « L’ordre et la morale » a fourni d’autres exemples, comme sa dernière phrase, citée par un participant : « La vérité blesse, mais le mensonge tue. »
    Le débat s’est préoccupé, comme c’est souvent le cas, du sens des mots. La vérité objective doit être distinguée de la vérité subjective. Faut-il le vouloir pour mentir, ou un mensonge peut-il être prononcé sans le savoir ? Dire un mensonge pour se protéger, ou pour protéger un autre, est-ce équivalent ?
    Qu’est-ce qui attire chaque mois tant de participants au Café philo ? Un exemple : Evelyne Wascat, institutrice qui assiste aux débats depuis plusieurs années, y trouve un antidote à un monde « complètement dingue ».
    Un autre habitué, en rappelant la distance entre la réalité et les mots qui ne peuvent que la symboliser, conclut « Par le seul fait de vous parler, je mens. »
L'Union


26/08/2011

Une famille venue des îles

« Des Lamborghini, des Aston-Martin… » : Zack, seize ans, cite les voitures qu’on trouve sur son île de Guernesey, dans la Manche. Le paradis des bolides, donc ? Plutôt le purgatoire, car la vitesse est limitée partout à 55kph. Alors pourquoi en avoir ? « Cela fait bien. »
Naomi et Danny avec deux de leurs trois
 enfants, Zack et Macie-Leigh.
Je rencontre la famille Solomons-Pratt, Danny et Naomi et leurs trois enfants, Zackary et ses sœurs Lakisha et Macie-Leigh, au camping de Berny-Rivière. Un endroit dépaysant, qui pourrait faire croire qu’on a traversé la Manche dans un moment d’inattention. Devant des rangées de chalets, mobil-homes et tentes à perte de vue sont garées des voitures au sigle « GB ». Pas toutes : la voiture des Pratt est immatriculée à Guernesey.
Danny y est menuisier – et a un œil pour la qualité des constructions du bar où nous buvons notre verre. Naomi admet être « banquière », c'est-à-dire conseillère dans une banque dont elle tait le nom. L’île est-elle un paradis fiscal ? « Disons qu’elle offre une bonne performance fiscale. » Elle sourit. Je comprends l’attrait pour les propriétaires de Ferrari et de Porsche.
Patiemment, ils expliquent le statut particulier de l’île, dépendance directe du duc de Normandie – qui n’est autre que l’avatar anglo-normand de la reine d’Angleterre. Guernesey a son gouvernement et son parlement, et vit davantage de services financiers que de tourisme. Pour Danny, l’île offre une belle vie à ceux qui s’en sortent – il y a cent trente chômeurs parmi les soixante mille habitants.
Les deux filles sont à l’école, et à la rentrée Zack, sportif et déjà as en informatique, prendra des cours de TI dans un « collège ». Aucun ne veut quitter leur petit état, s’y sentant en sécurité et épanoui – sauf que Macie-Leigh aimerait « voyager un peu, puis revenir ». Chacun connaît même quelques bribes du patois normand, écrasé par l’anglais du quotidien et du commerce.
Ils n’ont pas visité Soissons, mais ont passé une journée à Disneyland et une autre à Pierrefonds, car ils sont fans de « Merlin », le feuilleton télévisé dont des épisodes sont tournés autour du château.
La famille vient souvent en France, trouvant que la vie ici correspond mieux à leurs attentes qu’en Angleterre. Serait-ce, plus que la proximité géographique, l’ancien partage d’une culture implantée dans l’île par les Bretons qui s’y sont installés au 6e siècle ?
« A la perchoine, les vians », c’est comme ça que les Guernesiais se disent « A bientôt les amis. »
L’union

22/08/2011

Le cœur des Belges


Un curieux pavillon flotte à l’arrière de l’« O’de Gand », sur lequel Mieke Thienpont et son mari font escale à Soissons, au cours du long et lent retour chez eux à Gand. Pour ces deux Belges, lui employé par une société internationale, elle guide pour les touristes dans sa ville, ce drapeau proclame leur attachement à une Belgique unie. Ils s’élèvent ainsi contre les loyautés divergentes qui déchirent leur pays. « Pas de gouvernement depuis plus d’un an. Si c’était une entreprise, ils seraient depuis longtemps virés. »
Contre la menace des velléités séparatistes de Flamands et de Wallons, ils ont choisi une version du drapeau belge dans laquelle la bande jaune du milieu devient un énorme cœur qui relie les deux autres couleurs nationales. L’amour du pays peut-il seul le sauver ?
L’Union

La famille Price : des dragons au camping !

Un dragon rouge flotte sur fond vert et blanc au-dessus de la caravane. D’autres, plus petits, courent sur une guirlande autour d’un grand auvent. Des ballons ajoutent à l’air de fête.
« Vous êtes donc Gallois ? » La famille Price répond à la question avec de grands sourires, contente d’être identifiée par l’emblématique dragon de la principauté de Galles.
Les décorations ont été installées pour l’anniversaire de Rhian, fille de Heulwin et de Cynthia Price. Comme pour tant de touristes d’outre-manche, Soissons constitue une bonne première escale après la traversée – ou une dernière avant de repartir. Les Price se dirigent vers la vallée de la Loire.
Ce sont des habitués de la France, à cause du jumelage entre Locminé en Bretagne et leur bourg de Pontardawe, dans une des célèbres vallées vertes du Sud gallois. Chaque année les habitants se rendent visite. Les Price reçoivent toujours la même famille, qui les héberge à son tour. « Nous du Sud nous sommes plus proches des Bretons que des Gallois du Nord. »
Il y a longtemps que le déclin industriel des vallées a amené Heulwin à quitter son poste de soudeur pour un travail avec la compagnie galloise des eaux. Rhian est étudiante à l’université d’Aberystwyth.
Heulwin illustre sa féroce préférence pour sa nation, plus que pour l’état qui l’englobe, par une anecdote qui en dit long aussi sur les loyautés bretonnes.
« Pour le dîner d’accueil à Locminé, chaque table était décorée de quatre drapeaux, le tricolore français, le noir et blanc breton, le drapeau du Royaume uni et le dragon gallois. Après quelques verres, je prends l’Union jack, l’enroule et le plonge dans une bouteille vide. « Ce n’est pas mon drapeau ! » Un Français me regarde longuement, prend le drapeau français, et fait la même chose. « Mon drapeau à moi c’est le breton. »
Tous les trois parlent le gallois, mais en seconde langue, même si Heulwin et Cynthia n’ont appris l’anglais qu’à l’école. Les Gallois ont la réputation de tous savoir bien chanter – il faut les entendre entonner « Cymru » avant un match de rugby. Cette réputation est-elle méritée ? « Pas tellement, c’est surtout que nous aimons tant chanter. » D’ailleurs, l’anglais tels qu’ils l’utilisent a des intonations si mélodiques qu’ils chantent déjà en parlant.
Je les laisse à leur fête. Terminons par souhaiter à la fille Price un joyeux anniversaire dans cette langue qui traduit leur identité profonde : « Pen blydd happus Rhian. »
L’Union

18/08/2011

Entre les canaux et la haute mer

Entre un premier contact sur le quai et l’entretien plus tard, George Bee s’est ravisé. « Si vous voulez tout un discours sur les voiliers, je ne peux pas le faire. » Je le rassure : il s’agira surtout de parler de lui-même et de sa femme Ann, qui ont choisi de visiter notre ville.
L’« Ygraine » - du nom de la mère du roi Arthur- a attiré mon attention par le grand mât arrimé à l’horizontale sur la superstructure. Un filet de câbles le retient, comme pour l’empêcher de se dresser soudain en attente de voilure. « Quinze mètres de haut » précise George. Capable d’aborder les océans, il s’adapte ainsi à la navigation intérieure. Seul l’arrondi de la coque complique ses passages dans les écluses.
George a tout d’un vieux loup de mer, la carrure, l’allure, même le caractère de celui qui en a vu des choses de par le monde. Pourtant, il est clair : « Je ne suis pas un vrai navigateur à voile. Un vrai n’utiliserait jamais le moteur, alors que nous, face à un calme plat…. »
Ils sont à quai depuis quinze jours, en partie parce qu’ils attendent une cale sèche près de leur village de Melton dans l’est de l’Angleterre. Ann Bee avait gardé un bon souvenir d’un passage précédent ici. Ils apprécient l’escale de Soissons, de petites choses telles le wi-fi gratuit à l’office de tourisme. Le français ? Selon George, Ann le parle mieux dans la cabine du bateau qu’à terre.
Depuis trois ans ils voyagent l’été, puis rentrent chez eux en laissant le voilier à Nevers. Ann admet préférer la navigation intérieure, alors que George aime voguer en mer. Avant les canaux, ils avaient donc fait deux trajets par le rail d’Ouessant et le golfe de Gascogne, jusqu’à la Méditerranée.
Avant la retraite, George avait conduit des engins de terrassement, et Ann avait été infirmière d’abord dans un hôpital psychiatrique, puis avec un vétérinaire. « Ah, j’ai aimé soigner les animaux ! » Par bonheur, George avait appris à naviguer à son école, sur un baleinier. « A douze ans, j’ai même dit à mon père qu’un jour je ferais le tour du monde. »
Peut-être parce qu’ils ne restent nulle part, les navigateurs aiment se rencontrer entre eux. George et Ann me donnent des nouvelles d’autres navigateurs qui ont été en leur temps « visiteurs de l’été » dans l’Union.
Ils aiment la France, y trouvant une qualité de vie perdue ailleurs. « Venir ici c’est comme retourner trente ans en arrière » disent-ils avec délice.
L’Union