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23/08/2014

Le convoi des Lyonnais

Trois grands bateaux à moteur sont amarrés en file indienne à la halte fluviale de Soissons. Sur le dernier flotte un drapeau néerlandais. A l’habituelle question la femme qui écrit à une petite table sur le pont arrière répond « Oui, je parle français. » Sans accent aucun. « Je suis française. » Son mari alors ? « Nous sommes tous deux français, mais le bateau est immatriculé aux Pays-Bas. » Il faut donc le récupérer pour chaque voyage ? « Non, il est à Lyon, où nous habitons. » Son mari la rejoint. « Nous l’avons acheté en Italie. Il fallait changer d’immatriculation, et nous avons choisi les Pays-Bas, pour sa réglementation plus souple. » Il rit. « Notre petit-fils m’a demandé « Pourquoi tu as mis le drapeau à l’envers ? »
    Chantal et Daniel Nervi ont longtemps loué des bateaux, pour explorer la Corse, les Antilles. Enfin ils ont acheté celui-ci « qui était en ruine, et que Daniel a remis en état ». Depuis, ils ont parcouru le Sud de la France. Cette année, avec les amis qui occupent les deux autres bateaux, ils ont décidé de visiter le Nord pour la première fois. Se donnent-ils rendez-vous chaque soir ? « Non, nous voyageons ensemble, en convoi » explique Chantal. « Nous dînons parfois ensemble– hier à Vic j’avais envie de faire la cuisine pour tout le monde – mais nous nous retrouvons toujours pour l’apéritif. »
    A part les averses répétées, le voyage est un succès. Chantal dit son étonnement de trouver tant de cathédrales, en attendant de visiter celle de Soissons.
    Chercheuse en biologie et ingénieur dans l’électromécanique, ils sont à la retraite. Comment se partagent-ils les tâches ? Pour Chantal « lui est maître à bord. » Daniel admet que « quelqu’un sur un bateau doit avoir le dernier mot ». Chantal est alors l’équipage ? « Oui » soupire Daniel « et ça râle parfois. »
    Ils aiment le folklore de la marine. « Le mot « lapin » ne doit jamais être prononcé à bord, souvenir du temps où les lapins embarqués comme nourriture sur les galions rongeaient les cordes, laissant le cargo se déplacer dangereusement. Il faut dire « l’animal aux grands oreilles », ou bien faire comme ça » : Daniel agite deux doigts de chaque côté de sa tête.
    Chantal écrit ses impressions de voyage chaque jour. Une revue de plaisanciers a déjà publié deux de ses articles. Alors, quelles sont les satisfactions de la plaisance ? Le changement constant, la lenteur, les paysages qui passent, que Chantal résume ainsi : « Le plaisir d’avancer. »
L'Union

09/08/2014

Trois hommes pressés

Koen Boxstaens, à gauche, Olivier Ongenae
et Jasper Antonissen à la séance de photo.
Devant la superette, trois jeunes cyclistes, habillés en lycra et casqués, passent tour à tour dans le magasin pour acheter des sandwiches, en veillant sur de superbes vélos dignes du Tour de France. Ils parlent en néerlandais, avec un fort accent flamand.
    Les échanges avec des touristes à Soissons dépassent souvent le strict nécessaire d’un entretien, débouchant sur un tas de sujets. Ils sont en vacances, c’est l’été, ils parlent à quelqu’un du pays, posent eux-mêmes des questions. Ils ont le temps. Rien de tel avec ces cyclistes. Ils sont très aimables, mais très pressés. « Nous devons être à Paris ce soir » explique Koen Boxstaens. Ils acceptent cependant de se raconter entre les courses, et en mangeant.
    « Nous avons quitté Anvers il y a trois jours » poursuit Koen, qui y est prof de sports. Olivier Ongenae est étudiant en commerce, et Jasper Antonissen gère une station de lavage d’autos. « Nous avons fait 450 kilomètres jusqu’ici. » Tant que ça entre Anvers et Soissons ? C’est qu’ils ne roulent pas la tête dans le guidon, inconscients de tout sauf du besoin d’avaler la route. « Nous avons pris les belles routes » rappelle Koen, un peu porte-parole du trio. D’après leur description, ils ont dû donc arriver par la route sinueuse et accidentée à partir de Noyon, mais ne savent pas la définir avec précision.
    Chez eux, ils forment une équipe pour participer à des courses de vélo. Ils ont la relation taquine et complice d’hommes relevant ensemble un défi qui n’implique aucune concurrence entre eux, mais un but partagé : les Champs Elysées à Paris, pour assister à la fin du Tour de France.
    Que verront-ils de Soissons ? « Rien, nous n’avons pas le temps ! » Ils acceptent d’aller jusqu’à la place de l’Hôtel de ville, pour une photo devant les parterres fleuris. Toujours aimables, mais de plus en plus pressés de finir leurs sandwiches, boire une rasade d’eau et prendre la route de Paris.
    La photo prise, ils vont se remettre en selle, quand des passants les abordent, les questionnent, poussent des oh ! et des ah ! en entendant parler d’Anvers. Voilà des visiteurs d’été qui, même taraudés par le temps, auront gardé une bonne impression de Soissons et des Soissonnais. Et ils vont être dans le journal !
L'Union

28/07/2014

François et Monique Morasso et la culture japonaise

Monique et François Morasso sur l’« Amaserasu »
avec Christalle, chien de bord de 14 ans.
Au milieu de tous les estivants, il faut bien que quelque chose, un sourire affable ou une plaque d’immatriculation étrangère, mène a engager la conversation. Sur l’« Amaterasu » amarré à la halte fluviale, ce sont deux petits drapeaux plantés à l’avant, différents mais chacun avec un soleil, qui ouvrent la voie. « L’un est le drapeau maritime japonais, l’autre le drapeau national du Taïwan » répond l’homme assis sur le pont avec un ami. Ni l’un ni l’autre ne sont asiatique. Alors pourquoi ? « Je suis sensible à la culture japonaise, c’est tout. »
    François Morasso et sa femme Monique sont à Soissons pour la première fois. C’est la destination d’un voyage en compagnie d’un couple dont ils sont voisins au port d’attache dans la région parisienne. « Nous voyageons en convoi. » C’est ce voisin, Alain, qui est avec lui, et leurs épouses reviennent des courses. Le café est servi, et la conversation démarre.
    Avant de prendre leur retraite, François travaillait chez Renault à Billancourt, et Monique était gestionnaire-comptable de l’Education nationale.
    D’où vient l’amour du Japon ? Le bateau porte le nom de la déesse japonaise du soleil, que François a incisé en caractères japonais sur le seuil. Il s’explique : « J’ai commencé par le karaté. Puis dans les années 70 j’ai appris par la lecture le code d’honneur des samouraïs. »
    Un séjour de quinze jours au pays a confirmé cette admiration. « Ils respectent leur propre culture, au sens large du terme. » François comprend même les kamikazes, pilotes suicidaires de la fin de la Guerre : « Ils se sacrifiaient pour le Japon. »
    Il reste le drapeau taïwanais. « Nous y avons adopté une enfant âgée de six mois, qui a maintenant 24 ans et s’appelle « Liu-fuei .» Monique prend la parole : « Nous avons voulu garder le nom donné par l’orphelinat qui veut dire « saule et brume ». L’adoption a-t-elle été compliquée ? « Ca a pris cinq ans » répond François, « dont la moitié pour les formalités et contrôles en France, le reste au Japon. »
    A les entendre, il est évident que ce simple échange pour les besoins de notre rubrique a touché à un sujet intime, source de bonheur.

      Et Soissons dans tout cela....
  • Pour Monique « La cathédrale est magnifique. » Elle a remarqué l'absence d'un des vitraux du chœur, un blanc comme une dent qui manque.
  • Seule réticence : l'état des postes d'amarrage, l'obligation d'avoir leur propre piquet pour s'amarrer, les bornes vandalisées. « Pourquoi ne pas utiliser une carte, au lieu de pièces qui attirent les voleurs ? » Le forfait pour une heure n'est pas commode : « Si l'on n'a besoin d'un demi-plein d'eau ?»

L'Union

21/07/2014

Un bateau de mer passe par l’Aisne

La plupart des embarcations amarrées le long de l’Aisne sont conçues pour la navigation intérieure. Mais le « Erin », plus arrondi, jaune avec un plat-bord noir autour, et deux mâts arrimés sur le pont, ne s’y est arrêté qu’en route pour la haute mer, c’est évident.
    « C’est un lougre » explique Paul Greenwood, « petit bateau de pêche de treize mètres. Il a cent dix ans et a travaillé comme sardinier jusqu’en 1976. »
   Paul et sa femme Maggie se prêtent au jeu de l’entretien, sociables comme des navigateurs, friands de rencontres à chaque escale. Ils viennent du port de Looe aux Cornouailles anglaises, ce pied qui démarque Manche et Océan. Maggie indique leur drapeau, croix blanche sur fond noir. « Les Cornouaillais ont été reconnus « minorité nationale » par l’UE, et nous avons notre drapeau, la croix de Saint Piran. »
    Ils feront remonter les mâts à Honfleur et partiront en mer. Sur un lougre, un coin de la voile « aurique » - le mot fait penser à une oreille – dépasse le mât, lui conférant son aspect particulier.
Paul et Maggie Greenwood montrent le drapeau de Saint Piran.
    Ils trouvent Soissons agréable, tout en regrettant le délabrement de l’embarcadère « comparé à Sillery dans la Marne ». Ils notent « tous les magasins vides », et sont frappés par « des trous d’impact de balles sur tant de bâtiments. »
    Greenwood n’est pas un nom du pays. « Mon grand-père y est venu vers 1920. » Maggie, née en Irlande, avait un magasin à Looe. Un second mariage pour chacun, et voilà un équipage !
    « J’ai travaillé sur un sardinier à seize ans et jusqu’en 1990 » raconte Paul. Puis ils se sont recyclés dans le charter touristique. Un travail aussi dur que la pêche ? » Paul rit. « C’était être en vacances tout en étant payés ! » Ils ont eu un bateau plus grand, mais ont repris le « Erin » en partant à la retraite.
    Paul est président de l’association de lougres cornouaillais, qui tient une régate biennale, et a écrit deux livres sur la vie à bord. Le lougre est certes un bateau modeste, mais sa résonance maritime et historique est bien maintenue.
L'Union

27/08/2013

Les otages de la canicule

   « D’habitude, nous passons une nuit au camping, filons à la cathédrale, puis partons pour les châteaux de la Loire. » Cette année, Han et Nieske Kok devaient aller à Bourges. Mais la chaleur les a piégés, et ils ont fini par passer leurs vacances à Soissons. Ils racontent l’expérience, sous l’auvent de leur camping-car.
    Ces Néerlandais sont des inconditionnels de la France. « Je suis venu à six ans avec mes parents, il y a soixante ans » explique Han. Avec Nieske, qui vient de prendre sa retraite d’institutrice, ils font deux visites par an. Qu’est-ce qui les attire tant ? Sans hésitation ils répondent : « la culture ».
    Ils espéraient assister cette année au festival « Un été à Bourges ». Mais ils sont heureux d’être restés ici. Ils ont visité la ville en profondeur, et la cathédrale de bas en haut. En voiture ou à vélo, ils ont rayonné jusqu’à Pierrefonds, Coucy-le-château, Septmonts, Condé-sur-Aisne. « Les automobilistes en France font très attention aux cyclistes, alors qu’aux Pays Bas… » Ils apprécient le camping, son calme, sa propreté. Ils trouvent les Français accueillants. A Soissons ? « Partout ! » Leur francophilie est inébranlable.
    Han et Nieske habitent près d’Amsterdam, à Aalsmeer, centre du commerce des fleurs. Son marché est la troisième plus grande surface couverte du monde, après le Pentagone et le palais de la République à Bucarest. Han a été directeur d’un collège où des étudiants viennent du monde entier apprendre les métiers floraux. Il raconte qu’en visite à Rungis avec un groupe de jeunes, il leur avait fait étudier le commerce tel que les fleuristes français l’exercent. Aux Pays Bas les clients cherchent des fleurs non encore écloses, alors que les Français veulent que les fleurs qu’ils achètent soient grand ouvertes. « Ils sont gentils » note un étudiant. « Quand on ne peut plus vendre les fleurs chez nous, les Français veulent encore les prendre. » Voilà un petit cours d’art floral au camping municipal !
    Aiment-ils eux-mêmes les fleurs ? « Notre maison en est toujours pleine, le séjour, le salon, la chambre. »
    Dans deux jours Han et Nieske partiront chez eux, jusqu’à la prochaine virée. De celle-ci, et grâce à la canicule, ils garderont le plaisir d’être plus longuement restés là où ils n’entendaient que passer.
L'Union

19/08/2013

Un pivert néerlandais se pose à Soissons

A côté des bateaux-jouets d’« Eté en sc’aisne », les passants s’arrêtent pour admirer une péniche couleur acajou. C’est le « Hackspett ». Le nom est suédois, expliquent ses propriétaires anglais, Steve et Joanne Jones. Une péniche suédoise, alors ? Non, néerlandaise, une authentique « Dutch barge ». Achetée à des Suédois, donc ? Non, à des Néerlandais. Mais ce sont bien des Suédois qui l’avaient fait aménager dans les années soixante, et l’avaient baptisée. Le « hackspett » est un pivert en suédois.
    Steve et Joanne sont sociables, comme tant de plaisanciers. Etre isolés sur un bateau toute la journée dispose à passer de joyeuses soirées avec d’autres voyageurs. Ils connaissent même des plaisanciers qui ont été nos « Visiteurs » par le passé. Ils veulent bien se raconter, après avoir servi de grandes tasses de café.
    Depuis plus d’un mois ils voguent doucement sur le canal du Nord, et ont vécu l’aventure du passage par le long souterrain de Riqueval.
    Ils ont amarré à Bourg-et-Comin. Pour se reposer ? « Pour peindre. » Des toiles ? « Le bateau ! ». Ils s’arrêtent à Soissons pour se ravitailler, et sont conquis par l’ambiance de la ville. Le français ? « Joanne le connaît mieux que moi, mais elle est prise de timidité chaque fois qu’il faut se lancer. »
    Le couple habite Southampton, sur la côte sud de l’Angleterre, chacun ayant suivi son propre itinéraire de vie pour y arriver. Steve vient de prendre sa retraite d’ingénieur d’entretien de bateaux, bon métier pour le propriétaire du « Hackspett ». Joanne est retraitée aussi. « Nous sommes relativement jeunes, alors nous songeons à d’autres projets. »
    Les tasses sont vides. Steve et Joanne partent de bonne heure, pour profiter de la fraîcheur matinale. Avant le soir, ils doivent rejoindre Vic-sur-Aisne. Le plaisir dont parlent tant de plaisanciers est toujours le même : la délicieuse lenteur d’un voyage sur l’eau.
L'Union

25/07/2013

Autant en emporte le vent

Tony et Chris Smith posent avec le cerf-volant
en forme d’oiseau, fabriqué à Fécamp.
« Ca porte le regard en haut, au lieu de le fixer sur votre propre nombril. » De quel élément libérateur parle-t-on ? Les oiseaux, les nuages, la lune, un avion ? Non, un cerf-volant. Alors que sa femme Chris emballe les leurs au camping, Tony Smith en fait l’éloge. « Vous le faites s’envoler, la corde vibre dans les doigts et, du coup, les soucis montent avec, et la tension artérielle baisse. » Ensuite il est accroché à un piquet et le cerf-voliste jouit du spectacle au ciel. « Les modèles à deux fils ? Bah, c’est bruyant et ça accroche nos lignes. »
    Ils sont venus à Soissons pour participer à « Vent en fête », le rassemblement annuel de cerfs-volistes français et internationaux. Ils sont sur le départ, affaires par terre entre camping-car et caravane. Mais ils sont tout de suite disponibles pour discuter. Tony est jovial, plein de bons mots et de bon sens. Chris, femme d’un tel bavard, est plus mesurée.
    Ils habitent Eastbourne, sur la côte sud de l’Angleterre et, depuis la retraite, viennent en France plusieurs fois par an, le voyage souvent rythmé par leurs activités cerfs-volistes.
    Tony, ingénieur d’entretien électrique de métier, a toujours été fasciné par le vol. Très jeune il a adhéré au « Corps volontaire de formation d'officiers de l’air », mais sans en faire son métier plus tard. Il a piloté des avions légers et des planeurs, avant de découvrir le cerf-volant.
    Chris a fini sa carrière d’informaticienne à la tête de l’équipe d’un grand hôpital londonien. A Londres, alors ? « Non, en télétravail depuis Eastbourne. » Tony lui a transmis le virus du cerf-volant.
    Elle trouve Soissons « merveilleux, tant de choses à faire pour les gens ». Ils suivent aussi les traces de la guerre 14-18, car le grand-père de Tony, menuisier, a combattu aux Dardanelles, ne s’en est jamais remis et a fini à l’hôpital psychiatrique.
    Leur passion pour les cerfs-volants prime sur tout. A un atelier à Fécamp, ils ont fabriqué un énorme oiseau. « Tous les stagiaires avaient le même patron, les mêmes matières, ont fait les mêmes coutures. Pourtant, à l’envol chaque cerf-volant s’est comporté différemment. » Ils ne sont pas loin de vous faire croire que ces assemblages de tiges et de tissu sont vivants, ayant chacun sa façon de s’acoquiner avec l’altitude.
L'Union

11/07/2013

Sur la route – de Francfort à Paris

[A sa demande, le visage de la personne figurant dans cet entretien est masqué, et son nom enlevé.] 

Il a posé son gros sac à dos au coin du chemin qui monte vers le centre d’Emmaüs à Rozières, dans la vallée de la Crise. Je l’aborde, explique. Se prêtera-t-il à l’échange ? Oui, il est souriant, amène, accepte de parler de lui, de son voyage.
    R.est né à des parents allemands en Namibie, désormais partie de l’Afrique du Sud, Après une école allemande à Johannesburg et des études d’électrotechnique en faculté, il est devenu programmateur en logistique.
   Une vie rangée, soudain interrompue : il quitte son travail, et s’envole pour Francfort. Le 4 juin dernier, il part de l’aéroport à pied. Destination : Paris. Lors de notre rencontre, il est à mi-chemin entre le camping de Ciry-Salsogne et un autre qu’il espère trouver à Villers-Hélon.
   C’est un défi, ce long trajet solitaire ? « Non, je marche, c’est tout. » Lui arrive-t-il de regretter le projet ? « Tout le temps, quand je suis fatigué, ou il pleut ! » Qu’est-ce qu’il aime alors ? « Etre en mouvement, marcher. » Parfois il prend un jour de repos. « Mais je m’ennuie, j’ai envie de repartir. » La solitude lui pèse-t-elle ? « Ah non ! Je veux cela. J’évite les contacts. » Je lui indique une anomalie : il m’a accueilli amicalement, répond aux questions sans réticence. « Cela me suffira pour une semaine et demi. Si quelqu’un d’autre demande une interview, je dis « C’est déjà fait, merci. » Tiens, il accorde l’exclusivité de ses propos à notre journal !
   Nous parlons de lectures. « J’ai deux livres, un roman de Léon Feuchtwanger et – vous allez aimez ceci – « Sur la route » de Kerouac. » R. a la nouvelle édition, qui reproduit le texte du manuscrit original en rouleau.
   Pourquoi Paris ? « Il fallait bien un but. » Après ? « Bonne question. Chercher du travail, peut-être en Allemagne. » Il aime notre région, tous ses petits villages, tel Septmonts en face avec ses deux flèches, église et donjon. « Je déteste le tourisme des cases à cocher : tour Eiffel, Louvre… »
    Je propose de l’amener au prochain camping. « Non, je ne fais jamais ça. Je marche. » R.a le don de répondre pleinement, mais sans broder sur ses réponses. Il a dit ce qu’il avait à dire. Puis il remonte ses 17 kilos de sac à dos, et reprend la route, dans le plaisir d’aller de l’avant, en mouvement, seul.
L'Union

31/08/2012

Joan et Larry Brayden : l’Irlande pour finir l’été

« Les Irlandais et l’argent, ça ne va pas. Les Irlandais et les gens, ça va. » Joan Brayden parle de la crise qui a frappé son pays. Le boom économique avait un temps relevé les Irlandais de la pauvreté qui les plombait depuis toujours ; le krach y a mis cruellement fin.
    Nous parlons devant la grande tente de la famille Brayden, Joan et Larry et les enfants, Helen qui a onze ans et Declan, sept.
    Depuis des années ils quittent leur île en été, pour passer des vacances en Bretagne. Visites touristiques mais aussi familiales, car la mère de Larry est bretonne. « Nous avons décidé cette fois de changer, mais sans nous exposer à la chaleur du Midi. » La proximité de Paris était un atout. Ils y ont passé une nuit. Ils trouvent les paysages boisés du Soissonnais très beaux – alors qu’en Irlande on déboise depuis des siècles.
Larry et Joan Brayden avec Helen,
 Declan étant parti faire du tir à l’arc.
    Les Brayden illustrent la portée de la musique traditionnelle irlandaise dans la vie. Helen apprend le violon et le banjo, et son frère débute avec le violon et le pipeau, alors que Larry joue la flûte traditionnelle. Pas dans un groupe : il retrouve simplement des amis chaque semaine dans un pub de Dublin.
    Joan et Larry incarnent un autre trait irlandais : ils se prêtent avec plaisir à la conversation. L’intimité de nos échanges vient non pas de la livraison de confidences, mais du plaisir partagé. Il y a même un mot précis en gaélique pour cette jouissance : le « craic ».
    Larry est ingénieur dans l’aéronautique, et Joan mère au foyer, après avoir travaillé à l’aéroport de Dublin, où ils se sont connus.
    Nous revenons à la crise. Elle a amené à la perte d’un millier de postes dans la société qui emploie Larry, et il se félicite d’être parmi la vingtaine de survivants. Joan n’a pourtant pas trop de regrets pour l’effondrement économique. « Les gens ne pensaient qu’à frimer, ne parlaient que de leur nouvelle voiture, dépensaient pour en boucher un coin aux autres. Le sens de la communauté se perdait, et il revient petit à petit. L’argent pourrissait tout, enlevait le côté accueillant pour lequel les Irlandais sont connus. »
    Dans quelques jours la famille Brayden démontera donc sa tente et rentrera dans un pays dont les qualités se cultivent peut-être mieux quand elles ne sont pas prises dans le piège de la prospérité soudaine, facile et fragile.
L'Union

25/08/2012

Martine et Ali : voyager à l’envers

Martine Paraché et Ali Naïli avec leur
caniche, la pétilllante Meige.
D’habitude, l’acquisition d’un camping-car reflète un désir d’aller voir ailleurs, connaître d’autres paysages, ouvrir de nouveaux horizons. Pour Martine Paraché, c’est le contraire. Native de Crouy, installée dans les Hautes Alpes, elle s’en est équipée au printemps dernier pour pouvoir revenir régulièrement à Soissons. « Je suis Picarde, je le reste. J’en suis fière. » C’est déjà la seconde visite cette année. Avec son compagnon Ali Naïli, elle s’est installée au camping municipal.
    Avant de quitter la région, elle avait travaillé à Soissons comme auxiliaire de vie d’une dame âgée, puis comme sa gouvernante. En 2001, voyageant avec des amis, elle a trouvé un terrain à Superdévoluy, station alpine de sports d’hiver. « Je voulais une maison de vacances, mais en fait je ne suis plus repartie. J’ai fait construire un chalet, et j’ai vécu un an à l’hôtel en l’attendant. »
Elle admet avoir galéré pour le travail : « De petits boulots ici et là. Je n’étais pas du coin, et ça se sentait. » Elle trouve les contacts plus ouverts, plus chaleureux,  en Picardie.
    Comme Ali ne connaît guère le Soissonnais, ils ont fait toutes les visites touristiques, la cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes… Pour Martine, tout lui rappelle sa jeunesse. Elle fait un geste vers le parc Saint-Crépin en face : « Je vois jouer les enfants avec des rubans, et me rappelle y avoir joué comme ça moi-même. »
    Au hasard de ses réminiscences, nous tombons sur un nom familier, et nous voilà lancés sur la ronde des connaissances communes. Ali écoute ce hors-sujet avec bienveillance.
    Il est né en Kabylie. En 1964 son père avait suivi son patron, parti avec les autres Pieds-noirs en 1962, et a fait venir sa famille. A quatorze ans Ali s’est alors retrouvé dans les Alpes. Il est retourné une fois en Algérie. « Il faut décider : j’ai voulu m’intégrer ici. » Electricien, il est à trois mois de la retraite, après quarante ans dans un hôtel de la station. Ce sera difficile, admet-il, de faire face au vide ainsi créé.
    Le couple est venu cette fois pour fêter les dix-huit ans d’une petite-fille – encore un signe que Martine voyage, non pas pour partir, mais pour revenir.
    Ne pense-t-elle jamais à rentrer vivre ici ? « Parfois. Oui, parfois, lorsque ça ne va pas fort. » Alors ? « Peut-être un jour… Je reste picarde. »
L’Union

20/08/2012

Andrew et Trish Brockis : voyager jusqu’à nouvel ordre

« J’ai une bonne histoire pour le journal » répond jovialement Andrew Brockis à une demande d’entretien. « Un naufrage, des pirates, un crocodile. » Nous sommes sur son bateau, le « Parce que », sur lequel flottent les couleurs françaises réglementaires, mais à côté d’un discret drapeau australien.
    Partant de Castelnaudary près de Carcassonne, Andrew et sa femme Trish ont mis quatre ans pour arriver à Soissons. « On n’en avait littéralement jamais entendu parler. Mais l’amarrage est recommandé dans les guides fluviaux. » Ils sont pleins d’éloges. « C’est une ville séduisante, mais plus que cela. » En suivant le circuit indiqué sur le plan touristique, ils ont fait pleins de découvertes. « Dans une ville française il se passe toujours quelque chose. »
    Ils ont acheté le bateau à leur retraite. Le nom ? « Pourquoi ? Parce que. Arrivant à un amarrage, on nous demande le nom. « Parce que. » « Parce qu’il nous faut le nom. » « Parce que »… Il s’ensuit de longs moments de confusion jouissive. Les Australiens sont connus pour être décontractés et blagueurs, et Andrew l’illustre avec éclat. Rien n’est dit sans un sourire en coin. Trish était enseignante ; et lui ? « Musicien. » Ah bon ? « J’aurais dû dire rock star. Non, c’est pas vrai, j’étais guitariste de séance. » Quelle guitare ? « Solo, voyons ! » Pour voyager il se limite à un ukulélé. Il admet avoir eu un autre métier, mais ne veut pas le dire. J’insiste. « Dentiste. »
    Ils passent la moitié de l’année à naviguer. « Jusqu’à la fin d’été, pour profiter de l’autre été à Perth, en Australie de l’ouest – et de nos petits-enfants. »
    Ils insistent sur le plaisir recherché – et trouvé – en vivant ainsi. « La jouissance prend toute la place qu’on veut bien lui accorder. » Pourquoi en France ? « On a choisi le pays avec les meilleurs plats et vins du monde. » Jusqu’à quand continueront-ils ainsi ? « Jusqu’à nouvel ordre. » Andrew prévoit un livre de récits : « Champagne, crocodiles and Champs-Elysées ».
    A propos, les périls annoncés au début ? Le naufrage ? « Nous avons été pris par un courant à Bâle, et une quinzaine de pompiers ont dû nous secourir. » Les pirates ? « Nous avons reçu des enfants déguisés, pour pouvoir dire que le bateau avait été abordé. » Le crocodile, quand-même pas ? « J’ai vu un jour dans l’eau un fichu crocodile de deux mètres. » Visiblement, il regrette de devoir ajouter « Gonflable. »
L'Union

10/08/2012

Un poète gallois et sa famille : au milieu des pavots

Osian Rowlands à côté de Meilir,
et Sioned entre Gwion et Lleucu.
Osian m’explique le « cynghanedd », le complexe ensemble de règles médiévales d’accent, allitération et rime de la poétique galloise, que respectent encore des poètes contemporains. Non, nous ne sommes pas dans une salle d’études linguistiques celtes, mais assis dans l’herbe à côté d’un chalet au camping de Berny-Rivière. Osian Rowlands, professeur des écoles au Pays de Galles, est en France pour la première fois, avec sa femme Sioned, leurs fils Gwyon et Meilir, et leur fille Lleulu.
    Nous nous entretenons en anglais, mais leur langue est le gallois, et ils le parlent entre eux pendant la conversation. Des langues celtes, le cornouaillais a disparu, le breton n’en est pas loin, l’irlandais est maintenu à coup de subsides, et le gaélique écossais vit petitement ; mais le gallois est florissant, seul à rester première langue d’un bon nombre d’habitants. Les enfants Rowlands apprennent l’anglais à l’école, mais, selon Osian « ils auraient du mal à tenir une conversation en anglais ».
    Osian est poète à ses heures, et a déjà gagné des prix dans les Eisteddfodau, traditionnels festivals littéraires qui galvanisent la vie culturelle des Pays de Galles. Je lui demande une citation. Il propose deux de ses vers sur la mort dans la Grande guerre d’un autre poète, Hedd Wyn, dont le nom de plume était « Fleur de lis » : « Ein mab ymysg y pabi, Wedi ei ladd, Fflwr-dy-lis. » Les tonalités confirment que nous sommes loin des racines anglo-saxonnes.
    Sioned, qui a été professeur aussi, travaille à mi-temps dans une bibliothèque, pour pouvoir élever les enfants, et gère sa petite entreprise d’articles brodés ou en point de croix.
    Ils ne passeront qu’une semaine en France, mais projettent déjà de revenir avec leur caravane.
Comme aux Ecossais de Saint-Waast (voir l’Union du 3 août), je pose la question de l’éventuelle indépendance du Pays de Galles, réclamée par certains. Osian et Sioned se félicitent d’avances accomplies en termes d’autonomie, mais l’indépendance complète leur paraît peu probable.
    Le Pays de Galles est-il isolé par sa situation sur le liseré côtier de l’Europe, sa langue et sa culture ? L’histoire du poète tombé à la guerre rappelle qu’ils n’ont pas été à l’écart des chamboulements du continent. Les vers d’Osian Rowlands sont éloquents à ce sujet : « Notre fils au milieu des pavots, Il est mort, Fleur de Lys. »
L'Union

03/08/2012

Maeve, Derek et Michael : de nation en état ?

Derek Wright et Maeve Dixon avec Michael à Saint-Waast.
Habituellement, les visiteurs se laissent approcher dans les campings, ou un bateau amarré sur l’Aisne. Mais je rencontre Maeve Dixon, son compagnon Derek Wright et Michael, le fils de Derek, âgé de dix ans, dans un jardin de Saint-Waast. Venus de l’Ecosse, ils sont hébergés par une tante de Maeve, Ecossaise vivant depuis longtemps à Soissons.
    Maeve a été ici souvent. « Je viens régulièrement depuis l’enfance rendre visite à ma tante. » Elle connaît si bien Soissons que, lorsque elle vient seule, elle fréquente plutôt la piscine et les courts de tennis. Derek et Michael y sont pour la première fois, et ils ont tous visité la ville et ses alentours. L’après-midi ils iront à Laon, puis passeront deux jours à la mer. Comment trouvent-ils les Soissonnais ? « Plus aimables que les Parisiens ! » résume Derek.
    Ils vivent à Glasgow, réputée pour sa vitalité par rapport à la bourgeoise Edimbourg. Même la vigueur de leur accent contraste avec les intonations distinguées de la capitale. Que pensent-ils de la réputation des habitants de mal manger, trop fumer, trop boire ? Pour Derek, le notoire « deep-fried Mars bar », version écossaise du beignet de barre chocolatée, tiendrait de la légende urbaine ; interrogé, Michael admet discrètement être disposé à en essayer un.
    Maeve travaille comme médiateur culturel dans un quartier défavorisé. Artiste de formation, elle y encourage toutes les formes d’expression artistique. « Les panneaux de graffiti sont le succès du moment ! »
    Derek, dont le père était ingénieur dans la marine marchande, et qui a ce titre a parcouru le monde, a été informaticien à l’Université de Glasgow jusqu’en 2011. Dans la perspective de coupes budgétaires, il s’est mis à son compte, pour la conception de sites Web et d’autres activités, dont le journalisme. « Pourquoi pas un article sur Soissons ? »
    Je soulève une question d’actualité : la possible indépendance de l’Ecosse, son départ du Royaume-uni. Maeve n’a pas d’opinion tranchée, mais Derek serait plutôt favorable à l’idée. En plus des atouts économiques, il parle des « valeurs d’égalité » que partage la population, sa riche culture. Lui-même a pris des cours de gaélique, langue celte qui se parle plutôt en Haute Ecosse, mais dont la renaissance, ou au moins la survie, serait « un signe particulier » du pays.
    Qu’en pense Michael, le plus concerné par cet avenir ? « Je voudrais bien avoir un passeport écossais. » Sa nation deviendrait ainsi un état.
L'Union

28/07/2012

La famille Moggré : l’arroseur arrosé

Marloes et Paul, Rosa et les jumelles Nora et Doris se
laissent photographier avant de reprendre leur route. 
 
Ils sont sur le départ. La remorque de la voiture se charge de tout l’attirail des campeurs. Restent les trois tentes, où Rosa, quatorze ans, les jumelles Nora et Doris, onze ans, et leurs parents Paul Moggré et Marloes Coppes ont passé leur nuit. Ils seraient restés plus longtemps à Soissons, mais des travaux sur la clôture du camping municipal les ont éveillés tôt, et ils ont changé d’avis. Tout de même, sociables et avenants, ils sont prêts à se confier, même en poursuivant le démontage.
    De toute façon, ces Néerlandais aiment improviser leurs vacances, en s’arrêtant là où ils veulent. Cela impose des contraintes : « Nous allons en Bourgogne, parce qu’il n’y a pas trop de touristes » explique Marloes « et nous sommes sûrs de trouver une place en arrivant au dernier moment. »
    Arrivés la veille de leur ville de Tilburg, dans le sud des Pays Bas, ils ont choisi Soissons pour la même raison. En pénétrant dans le camping, cependant, chacun l’a reconnu ! « J’étais ici avec ma première voiture, ou en faisant du stop » se rappelle Paul, alors que Marloes était passée avec ses parents. La ville leur plaît : « Du romain, du gothique, autre chose. » Aujourd’hui ils iront vers Reims, ou Troyes, ce n’est pas encore décidé.
    Paul fait des films d’animation, enseigne le sujet à Breda, et en parle avec humour. « En 2005, j’ai fait un film qui a été vu un peu partout. Sur une pauvre banane qui a perdu sa peau. »
    Après avoir été styliste textile, Marloes s’est lancée récemment dans la photo. « J’ai toujours aimé cela. » Elle fait des portraits, des reportages. « Je cherche des histoires de personnes. Ce sont les gens qui m’intéressent. » Elle relève le fait qu’un photographe, comme un journaliste, est bien placé pour établir le contact. « Je fais des rencontres, parce que je prends une photo. Tiens, comme je vais vous photographier. » Elle ressort son appareil des bagages, avec un énorme objectif, et s’active à côté, alors que je discute avec Paul. D’habitude c’est seulement le sujet de l’entretien qui se fait prendre en photo, alors ne s’agit-il pas ici du plus classique retournement des choses : l’arroseur arrosé ?
L'Union




18/07/2012

Per Madsen : le marin solitaire

Le drapeau à l’arrière du « Mani9 » est danois, une croix blanche sur fond rouge, mais il se termine par deux longues pointes, comme un étendard. « Seul le souverain y a droit… ainsi que tout membre du Yacht club. Il doit être hissé le matin et descendu le soir. » Per Madsen admet le laisser tout le temps « pour qu’on ne me croie pas allemand : ils sont moins bien vus en France. » Sa solitude lui pèse-t-elle ? « Non. » Il est surpris de la question. « Je lis beaucoup. »
    Il est en route pour Marseille, où sa femme et ses deux filles adultes le rejoindront. Ils feront monter le mât, calé à plat pour passer sous les ponts, et le « Mani9 » poursuivra en voilier vers la Grèce. Le nom ? « Mani » est le chiffre neuf en danois et c’est, simplement, le neuvième qu’il a construit. Le chantier – dans son jardin – a pris trois ans. 
    Il a été professeur de dessin et de mathématiques puis, il y a une dizaine d’années, s’est lancé dans l’achat et la restauration de vieilles maisons dans le Sud du Jutland, près de la frontière allemande. Il est en train de liquider cette entreprise. 
    Il fait du bateau depuis l’âge de seize ans. Il a même traversé l’Atlantique en solitaire. Un défi, un plaisir, effrayant, excitant ? « Un peu tout ça. » Parti des îles du Cap Vert, il a regagné la terre ferme à la Barbade. Comment la trouver ? « GPS, bien sûr. En plus, le ciel sur l’océan est constellé de petits nuages ; un empilement indique la terre. » Et la mer, comment est-elle ? « Impressionnante. » Dans la mer du Nord et la Baltique la houle est courte et les vagues bousculent le bateau. Sur l’Atlantique, elle est très longue, et les vagues sont larges « comme de petites collines » et plus hautes que le bateau, qui doit les escalader. Il a eu peur au début, mais s’est vite habitué.
    Comment dormir ? « Je mettais le bateau en automatique, et me faisais réveiller chaque quart d’heure. Cela suffit. J’étais bien reposé. »
    La nuit sur sa radio, des messages échangés en japonais entre de gros navires de pêche lui faisaient craindre une collision. « Ils chantaient et dansaient même. Mais je n’ai jamais rien vu de jour. »
    Alors que ces aventures, que Per Madsen raconte avec simplicité, font sentir les risques et exaltations de la haute mer, à côté de nous seules passent quelques équipes de rameurs et les petites barques en plastique rouge de « Eté en Sc’Aisne ».
L’Union

13/07/2012

Frank et Joy Vine : vivre en vacances

Les haies du camping de Soissons sont couvertes des fleurs jaunes du début d’été, autour de l’énorme camping-car, six mètres de long et trois de haut, de Frank Vine et sa femme Joy. « Nous ne nous sentons pas en vacances. Nous vivons ainsi, c’est tout. » Le camping-car est leur résidence, qu’ils déplacent de pays en pays.
    Pendant deux mois, en arrivant d’Angleterre par Dunkerque, ils ont fait une longue boucle par Salzburg, la Slovénie et la Croatie, Venise, les lacs italiens et les Alpes. Ils passent une nuit à Soissons, puis rembarqueront à Dunkerque. Après deux mois chez eux dans la station balnéaire de Bournemouth sur la côte sud, ils retraverseront la Manche en septembre. C’est leur rythme annuel.
    Ils sont retraités. Frank a été assesseur de risques dans les assurances, Joy une « associée » chez John Lewis, chaîne de magasins dont un principe de base est l’intéressement du personnel. « Une bonne expérience » selon Joy.
    Nés tous les deux à Southampton, ils se sont rencontrés au bal, ne se rendant compte que plus tard qu’ils étaient nés dans la même rue à quelques pas l’un de l’autre !
    Ils ont choisi Soissons parce que c’est bien situé sur le trajet de retour. « On vient d’arriver, on n’a rien vu. » Ils apprécient le camping, et l’emplacement renforcé pour leur lourd véhicule. Mais Frank a déjà consulté la carte offerte par le camping, et sait ce qu’il faut voir, dont la cathédrale et l’abbaye Saint-Jean-des-Vignes. Ils ont d’évidence l’habitude de voyager efficacement.
    « Nous allons partout » remarque Joy, « mais nous aimons surtout la France. » Ils y aiment les vieilles villes, et trouvent le pays accueillant pour les campeurs. « Si vous parlez français, tout va bien. » Le parlent-ils ? Pas beaucoup, mais Frank le lit – « et j’ai toujours mon dictionnaire. »
    Les Anglais sont souvent vus comme pleins de morgue et de réserve. Mais Frank et Joy Vine se racontent sans arrière-pensée à ceux qu’ils croisent et, certes, qu’ils trouvent agréables. Contradictoire ? C’est simplement qu’ils ont confiance en eux-mêmes, et ne cherchent ni à séduire ni à impressionner. Cette qualité fait que leurs constants voyages mènent, pas seulement à voir du pays, mais à faire des rencontres comme celle-ci.
L'Union

26/08/2011

Une famille venue des îles

« Des Lamborghini, des Aston-Martin… » : Zack, seize ans, cite les voitures qu’on trouve sur son île de Guernesey, dans la Manche. Le paradis des bolides, donc ? Plutôt le purgatoire, car la vitesse est limitée partout à 55kph. Alors pourquoi en avoir ? « Cela fait bien. »
Naomi et Danny avec deux de leurs trois
 enfants, Zack et Macie-Leigh.
Je rencontre la famille Solomons-Pratt, Danny et Naomi et leurs trois enfants, Zackary et ses sœurs Lakisha et Macie-Leigh, au camping de Berny-Rivière. Un endroit dépaysant, qui pourrait faire croire qu’on a traversé la Manche dans un moment d’inattention. Devant des rangées de chalets, mobil-homes et tentes à perte de vue sont garées des voitures au sigle « GB ». Pas toutes : la voiture des Pratt est immatriculée à Guernesey.
Danny y est menuisier – et a un œil pour la qualité des constructions du bar où nous buvons notre verre. Naomi admet être « banquière », c'est-à-dire conseillère dans une banque dont elle tait le nom. L’île est-elle un paradis fiscal ? « Disons qu’elle offre une bonne performance fiscale. » Elle sourit. Je comprends l’attrait pour les propriétaires de Ferrari et de Porsche.
Patiemment, ils expliquent le statut particulier de l’île, dépendance directe du duc de Normandie – qui n’est autre que l’avatar anglo-normand de la reine d’Angleterre. Guernesey a son gouvernement et son parlement, et vit davantage de services financiers que de tourisme. Pour Danny, l’île offre une belle vie à ceux qui s’en sortent – il y a cent trente chômeurs parmi les soixante mille habitants.
Les deux filles sont à l’école, et à la rentrée Zack, sportif et déjà as en informatique, prendra des cours de TI dans un « collège ». Aucun ne veut quitter leur petit état, s’y sentant en sécurité et épanoui – sauf que Macie-Leigh aimerait « voyager un peu, puis revenir ». Chacun connaît même quelques bribes du patois normand, écrasé par l’anglais du quotidien et du commerce.
Ils n’ont pas visité Soissons, mais ont passé une journée à Disneyland et une autre à Pierrefonds, car ils sont fans de « Merlin », le feuilleton télévisé dont des épisodes sont tournés autour du château.
La famille vient souvent en France, trouvant que la vie ici correspond mieux à leurs attentes qu’en Angleterre. Serait-ce, plus que la proximité géographique, l’ancien partage d’une culture implantée dans l’île par les Bretons qui s’y sont installés au 6e siècle ?
« A la perchoine, les vians », c’est comme ça que les Guernesiais se disent « A bientôt les amis. »
L’union

22/08/2011

Le cœur des Belges


Un curieux pavillon flotte à l’arrière de l’« O’de Gand », sur lequel Mieke Thienpont et son mari font escale à Soissons, au cours du long et lent retour chez eux à Gand. Pour ces deux Belges, lui employé par une société internationale, elle guide pour les touristes dans sa ville, ce drapeau proclame leur attachement à une Belgique unie. Ils s’élèvent ainsi contre les loyautés divergentes qui déchirent leur pays. « Pas de gouvernement depuis plus d’un an. Si c’était une entreprise, ils seraient depuis longtemps virés. »
Contre la menace des velléités séparatistes de Flamands et de Wallons, ils ont choisi une version du drapeau belge dans laquelle la bande jaune du milieu devient un énorme cœur qui relie les deux autres couleurs nationales. L’amour du pays peut-il seul le sauver ?
L’Union

La famille Price : des dragons au camping !

Un dragon rouge flotte sur fond vert et blanc au-dessus de la caravane. D’autres, plus petits, courent sur une guirlande autour d’un grand auvent. Des ballons ajoutent à l’air de fête.
« Vous êtes donc Gallois ? » La famille Price répond à la question avec de grands sourires, contente d’être identifiée par l’emblématique dragon de la principauté de Galles.
Les décorations ont été installées pour l’anniversaire de Rhian, fille de Heulwin et de Cynthia Price. Comme pour tant de touristes d’outre-manche, Soissons constitue une bonne première escale après la traversée – ou une dernière avant de repartir. Les Price se dirigent vers la vallée de la Loire.
Ce sont des habitués de la France, à cause du jumelage entre Locminé en Bretagne et leur bourg de Pontardawe, dans une des célèbres vallées vertes du Sud gallois. Chaque année les habitants se rendent visite. Les Price reçoivent toujours la même famille, qui les héberge à son tour. « Nous du Sud nous sommes plus proches des Bretons que des Gallois du Nord. »
Il y a longtemps que le déclin industriel des vallées a amené Heulwin à quitter son poste de soudeur pour un travail avec la compagnie galloise des eaux. Rhian est étudiante à l’université d’Aberystwyth.
Heulwin illustre sa féroce préférence pour sa nation, plus que pour l’état qui l’englobe, par une anecdote qui en dit long aussi sur les loyautés bretonnes.
« Pour le dîner d’accueil à Locminé, chaque table était décorée de quatre drapeaux, le tricolore français, le noir et blanc breton, le drapeau du Royaume uni et le dragon gallois. Après quelques verres, je prends l’Union jack, l’enroule et le plonge dans une bouteille vide. « Ce n’est pas mon drapeau ! » Un Français me regarde longuement, prend le drapeau français, et fait la même chose. « Mon drapeau à moi c’est le breton. »
Tous les trois parlent le gallois, mais en seconde langue, même si Heulwin et Cynthia n’ont appris l’anglais qu’à l’école. Les Gallois ont la réputation de tous savoir bien chanter – il faut les entendre entonner « Cymru » avant un match de rugby. Cette réputation est-elle méritée ? « Pas tellement, c’est surtout que nous aimons tant chanter. » D’ailleurs, l’anglais tels qu’ils l’utilisent a des intonations si mélodiques qu’ils chantent déjà en parlant.
Je les laisse à leur fête. Terminons par souhaiter à la fille Price un joyeux anniversaire dans cette langue qui traduit leur identité profonde : « Pen blydd happus Rhian. »
L’Union

18/08/2011

Entre les canaux et la haute mer

Entre un premier contact sur le quai et l’entretien plus tard, George Bee s’est ravisé. « Si vous voulez tout un discours sur les voiliers, je ne peux pas le faire. » Je le rassure : il s’agira surtout de parler de lui-même et de sa femme Ann, qui ont choisi de visiter notre ville.
L’« Ygraine » - du nom de la mère du roi Arthur- a attiré mon attention par le grand mât arrimé à l’horizontale sur la superstructure. Un filet de câbles le retient, comme pour l’empêcher de se dresser soudain en attente de voilure. « Quinze mètres de haut » précise George. Capable d’aborder les océans, il s’adapte ainsi à la navigation intérieure. Seul l’arrondi de la coque complique ses passages dans les écluses.
George a tout d’un vieux loup de mer, la carrure, l’allure, même le caractère de celui qui en a vu des choses de par le monde. Pourtant, il est clair : « Je ne suis pas un vrai navigateur à voile. Un vrai n’utiliserait jamais le moteur, alors que nous, face à un calme plat…. »
Ils sont à quai depuis quinze jours, en partie parce qu’ils attendent une cale sèche près de leur village de Melton dans l’est de l’Angleterre. Ann Bee avait gardé un bon souvenir d’un passage précédent ici. Ils apprécient l’escale de Soissons, de petites choses telles le wi-fi gratuit à l’office de tourisme. Le français ? Selon George, Ann le parle mieux dans la cabine du bateau qu’à terre.
Depuis trois ans ils voyagent l’été, puis rentrent chez eux en laissant le voilier à Nevers. Ann admet préférer la navigation intérieure, alors que George aime voguer en mer. Avant les canaux, ils avaient donc fait deux trajets par le rail d’Ouessant et le golfe de Gascogne, jusqu’à la Méditerranée.
Avant la retraite, George avait conduit des engins de terrassement, et Ann avait été infirmière d’abord dans un hôpital psychiatrique, puis avec un vétérinaire. « Ah, j’ai aimé soigner les animaux ! » Par bonheur, George avait appris à naviguer à son école, sur un baleinier. « A douze ans, j’ai même dit à mon père qu’un jour je ferais le tour du monde. »
Peut-être parce qu’ils ne restent nulle part, les navigateurs aiment se rencontrer entre eux. George et Ann me donnent des nouvelles d’autres navigateurs qui ont été en leur temps « visiteurs de l’été » dans l’Union.
Ils aiment la France, y trouvant une qualité de vie perdue ailleurs. « Venir ici c’est comme retourner trente ans en arrière » disent-ils avec délice.
L’Union