26/03/2008

Marc Douillet : entre raison et sensibilité


Marc Douillet, professeur des écoles, maître formateur à l’IUFM de Laon, prépare une thèse à la Sorbonne sur « les auteurs de scène ». Pour lui, le théâtre doit déployer tous les moyens, du corps d’acteur aux accessoires et à la musique, pour exprimer les forces invisibles sous la surface de l’intrigue, dépasser la compréhension intellectuelle pour toucher à l’intime des spectateurs.
Tout un entretien pourrait être consacré à ses questionnements ; dont « Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? » ; mais revenons sur son cheminement vers ces idées.
Marc a grandi à Vénizel, où ses parents sont venus travailler à la papeterie de La Rochette. « Ecole à Vénizel, collège à Villeneuve, lycée Nerval » : il résume son parcours scolaire. Déjà un littéraire ? « Non, bac scientifique. » Il entre en faculté de médecine à Reims, mais déchante rapidement et passe aux Beaux Arts. « Un virage difficile pour mes parents. » Trois ans plus tard, la décision déchirante qu’il ne sera pas artiste l’amène à l’enseignement. En 1989, à un atelier d’improvisation théâtrale de l’IUFM, il rencontre Jean-Louis Wacquiez, dorénavant complice de ses recherches. Le théâtre l’habite, imprègne son travail et ses loisirs.
La compagnie des Nomades est une structure professionnelle dans laquelle Marc poursuit sa quête théâtrale. Aux Baladins, association fondée il y a vingt ans, la même démarche repose sur une envie de partager, se rencontrer devant un texte. Le collectif prédomine.
La « figure », notion deleuzienne entre métaphore et allégorie, allie l’imagination, les sensations et la raison. Au théâtre, elle permet ce que Marc appelle une « mise à distance » empêchant le spectateur de ronronner dans son fauteuil. « Dans l’espace entre la raison et la sensibilité, la figure transforme les forces premières en oeuvre d'art – mais c’est rare ! »
Avec sa compagne Laurence Piret, il appartient à la Ligue des droits de l’homme. « Donner à penser, ouvrir un espace de parole » : son interprétation du rôle de la Ligue ne s’éloigne pas de sa vision du théâtre.
Ses dessins, à voir au Havana Café, figurent des personnages gauches, exposés au regard. Au-delà de l’esthétique, leur sens ne peut guère se capter qu’en se laissant toucher. Comme au théâtre de Marc Douillet, l’intelligence d’esprit doit laisser une place à l’intelligence du cœur.
L’Union

18/03/2008

Pendant les travaux : Saint Charles

Par ses dimensions et ses proportions, la chapelle Saint Charles, même désaffectée, garde un air ecclésiastique. Mais, dépourvue de ses parures et insignes, et avec son petit balcon intérieur au dessus de l’entrée, elle fait penser plutôt à un temple protestant.
Depuis plusieurs années, elle sert de salle pour des événements artistiques, surtout musicaux. Intime et spacieuse, avec son estrade intégrée que démarquent les marches au fond, elle accueille confortablement de petits ensembles et spectacles – mais on y a même vu le Cercle musical avec ses nombreux instrumentistes.
Monique Judas-Urschel, présidente de l’association de sauvegarde, raconte l’histoire de la chapelle. Survivant miraculeusement à la destruction en 1914 du Grand séminaire dont elle faisait partie, elle est devenue salle des fêtes du collège construit à sa place. Petit à petit elle est abandonnée, servant enfin de débarras jusqu’à sa redécouverte par Monique Judas, enseignante dans l’établissement, et ses élèves. Prise en charge par la Ville lorsque le Lycée de jeunes filles passe à la Région, vidée et nettoyée pour abriter des concerts, fermée longuement pour des raisons de sécurité après la tempête de 1996, puis rouverte, elle est actuellement en travaux.
Il manquait notamment des vestiaires et des toilettes, à placer dans une petite cour et dans la chapelle latérale dite « de l’évêque ». D’abord, la pierre devait être remise en état. L’entreprise de restauration François de Ressons-le-Long est intervenue pour sécuriser et mettre les locaux aux normes dimensionnelles. Elle a dégagé deux hautes ouvertures murées, qui seront munies de vitraux pour éclairer le vestiaire. De profondes fissures murales ont été comblées, un linteau est refait avec la pierre locale et une corniche extérieure restaurée. A vingt-quatre ans Benjamin Dubois, neveu du patron, avec un BTS Bâtiment de l’école BTP très cotée de Vincennes, a appris et applique les techniques anciennes qui conviennent à un ouvrage classé monument historique. Tout le jointoiement est fait avec de la chaux, sans ciment. La pierre neuve vient de la Carrière l’Evêque de Noyant.
Charpente, couverture, plomberie, électricité, les différents corps d’état vont se succéder. Le rythme sera soutenu car, insiste Monique Judas, qui suit journellement l’avancement, les travaux doivent se terminer en avril.. Les mélomanes retrouveront leur salle en mai – avec le confort en plus.
L’Union

Benjamin Dubois, 24 ans, répare les pierres de la « chapelle de l’évêque ».


15/03/2008

Zhu Xiao Mei sur une île déserte


C’est comme chaque fois à l’Arsenal. Avant un concert, les conversations fusent. L’actualité fait qu’on entend parler surtout de « ballottage », « fusion », « 2e tour ». Puis les lumières s’estompent, la parole s’efface, et nous entrons dans un autre monde.
La pianiste chinoise Zhu Xiao Mei, en tunique et pantalon de soie sombre, monte sur l’estrade. Elle paraît presque gênée, mais prête à surmonter sa gêne pour pouvoir s’asseoir et partager Bach avec nous.
Elle jouera les variations Goldberg – en réalité une chaconne, car ce n’est pas la mélodie mais la progression harmonique de la ligne basse qui relie ces moments musicaux. L’histoire dit que, dans son camp de rééducation pendant la Révolution culturelle, elle jouait de mémoire l’œuvre sur un instrument délabré aux cordes en fil de fer.
Elle se penche sur les touches, apparemment absente à tout sauf Bach, mais dit après le concert avoir été sensible au silence attentif dans la salle. On dit « jouer par cœur », mais c’est plutôt ses doigts qui doivent porter en eux les cinquante minutes de musique. Les Goldberg sont écrites pour un clavecin à double clavier, et sur un piano les mains se croisent vertigineusement, ou même se superposent.
La symétrie de la composition, son recours à une seule clef, unifient le foisonnement de formes, de mélodies, de couleurs. Le retour de la lente aria à la fin fait penser que la beauté revient toujours à elle-même, pour reprendre inépuisablement son chemin.
 Rappelée par la salle, Zhu Xiao Mei joue un fragment de Schubert, dont les glissements harmoniques s’opposent délicieusement aux Goldberg, comme un digestif qui secoue.
Avant ce récital, on pouvait imaginer survivre sur une île déserte en rejouant le seul enregistrement des Goldberg. Mais le bonheur d’entendre émerger puis disparaître à jamais chaque note devant vous donnerait furieusement envie de les faire jouer une seule fois sur la plage par Zhu Xiao Mei, qui repartirait en tournée, vous laissant sans rien, mais comblé.
L’Union

14/03/2008

Gérard Prétrot : aventurier de la Nouvelle France


Un jour dans la rue Saint Quentin à Soissons, Gérard Prétrot est salué par un inconnu, qui lève les bras et crie « Vive le Québec ! ». C’est un renom qu’il ne recherchait pas, en devenant président de l’association Aisne-Québec.
Son activité y est surtout de retrouver la trace des Picards partis coloniser ce qui s’appelait encore « la nouvelle France ». Chaque « pionnier » devient le personnage principal d’une aventure qu’il raconte avec entrain. La difficulté est de lui faire parler de lui-même.
Comment s’est-il engagé sur ce chemin ? « Un ami m’a parlé d’un certain Prestrot parti en 1653 pour Ville Marie – le nom de Montréal à l’époque – se demandant si nous étions de la même famille. » Il ne trouvé aucun lien de parenté, mais le démon de l’investigation l’a déjà saisi. Il remet en activité Aisne-Québec en 1996. Depuis, il cherche, se documente, pour retrouver ces Picards, et les « lieux de mémoire » d’où ils partaient.
L’activité associative n’est pas un passe-temps pour lui, ni pour sa femme, trésorière du Cercle généalogique. Son calendrier est chargé de déplacements à Paris. Presque chaque jour en fin d’après-midi ils sont dans le bureau de leur appartement au dessus de la place Dauphine, pour des heures de travail.
Gérard grandit avant la guerre près de Sissonne, où son père est menuisier-ébéniste, puis vient à Soissons dans une école professionnelle,
Il fait son service militaire à Dakar en 1952, y devient parachutiste – « Six sauts de jour, un de nuit » – et finit caporal. Il retourne à son métier de dessinateur technique, mais un jour de 1956 deux gendarmes l’attendent à l’usine. Il est rappelé en Algérie. On lui propose une promotion. « Je ne voulais pas, alors j’étais dégradé publiquement, pour « refus d’obéissance », et je suis redevenu simple 2e classe. »
Il rejoint la papeterie de la Rochette, et cette fois ne refuse pas l’avancement. Il y vit 1968. « Les manifestants à l’entrée me laissaient passer, contents que je m’occupe d’une extension de l’usine. » Il prend sa retraite en 1988.
Gérard se raconte avec un ton amusé et désinvolte. « J’aime être actif, c’est tout » dit-il, pour expliquer par exemple l’organisation d’un tournoi international de foot à Vénizel dans les années 80.
Son aventure actuelle est québécoise, mais elle se mène ici, loin de la belle province. Gérard Prétrot n’y est jamais allé.
L’Union

09/03/2008

Les femmes : 68 est passé par là

Emmanuel Mousset avec Sonia Gozdowski.
Avant 68, les livres d’histoire le disent, toutes les femmes portaient de jolies jupes, se coiffaient comme Brigitte Bardot, et demandaient à leur mari comment voter. Depuis 68, la pilule, le pantalon et la parité leur ont apporté une liberté totale.
Ce tableau simpliste n’a pas survécu deux minutes au café-philo, tenu au Havana café en amont de la Journée internationale de la femme, sur la question « Depuis mai 68, la femme s’est-elle vraiment libérée ? »
Le débat s’est articulé autour de quatre aspects de cette libération : culturelle (« la femme est-elle encore un objet sexuel ? »), économique (« pourquoi les femmes ne gagnent-elles pas autant que les hommes ? »), politique (« la parité est-elle un progrès ? ») et sexuelle (« les femmes ont-elles tué le mâle »).
L’arrière-café n’était pas réservé aux femmes. La parité était presque respectée : neuf femmes, dont Valérie dos Santos et Jenny Damiens du CIDFF, les organisatrices, et huit hommes, dont l’animateur philosophe Emmanuel Mousset, de Citoy’Aisne. Selon son habitude, il a mené les débats avec entrain, tact et parfois, pour maintenir le tonus, provocation. A une participante bien mise, prenant rageusement le micro pour parler de la « femme objet », il demande « Tu serais pas un peu femme objet, toi ? »
Le branle-bas des échanges sur les avancées et les reculs devait éveiller les esprits plutôt que donner des réponses. Un point déterminant a émergé, cependant : en attendant la transformation souhaitable des esprits, la loi sert à mener le changement.
Une dernière phrase capitale rappelait que sans la ténacité des femmes elles-mêmes, le moteur risque de se gripper. « Elles ont la possibilité d’exister ; il faut encore qu’elles le veuillent. »
L’Union

04/03/2008

Adieu et bienvenue à la cathédrale

Mgr Herriot officie pour la dernière fois.
Dehors déjà, toute la ville savait qu’il se passait quelque chose à la cathédrale, car les cloches sonnaient à toute volée au milieu de l’après-midi.  Monseigneur Marcel Herriot, quittant Soissons après neuf ans d’épiscopat, cédait la place à Monseigneur Hervé Giraud. Les fidèles venaient dire adieu à l’un et assister à l’intronisation de l’autre.
La cathédrale était pleine : les services techniques de la mairie avaient même prêté des chaises. Beaucoup sont restés debout ; dans la foule, quelques candidats aux élections.
Bien d’autres évêques et prêtres étaient venus de l’Aisne et de plus loin. Le Nonce apostolique, retenu, avait fait parvenir un message du Pape. « Le grand raout » disait un habitué des lieux. C’était en effet, comme le mot le laisse entendre, à la fois cérémonieux et détendu. Le clergé a défilé dignement mais sans raideur, à son aise dans la maison de Dieu. L’évêque Herriot surtout, au lieu de quelque geste solennel de bénédiction, agitait la main comme un ami qui vous voit de l’autre côté de la rue. C’est après tout l’homme qui voulait être « Père évêque » et non pas « Monseigneur » – « C’est moins protocolaire » disait-il.
Mgr Giraud sera le 107e évêque de Soissons.
Après la procession, le chœur rempli d’habits blancs, le cercle de dignitaires à la croisée, c’était l’office des grands jours. Les chœurs étaient renforcés, les orgues ajoutaient leur chant et leur tonnerre.
Prenant la parole pour la dernière fois dans sa cathédrale avant de se retirer dans les Vosges, l’évêque a apporté « un message d’adieu et de confiance ». Confiance, précisait-il, en tous ceux qui font la vie du diocèse et, se tournant vers Hervé Giraud, « en toi, mon successeur ».
Il a parlé de ses regrets. « Le fait de vous quitter est une épreuve, mais je pars en paix. » Enfin, il s’est réjoui d’emporter avec lui un cadeau de ses chers Compagnons d’Emmaüs, un pommier muni d’une grosse motte. « Ainsi j’emporte de la terre de l’Aisne. »
La messe célébrée, l’archevêque de Reims a présenté sa nouvelle crosse à l’évêque Hervé, qui a pris place sur le siège épiscopal, alors que l’évêque Marcel s’est assis sur une chaise à ses côtés. Ainsi se transmet le pouvoir ecclésiastique.
En prenant la parole à son tour, le nouvel évêque a insisté sur la continuité de la vie diocésaine. Il n’y aura pas de rupture à la cathédrale. Cette continuité est déjà longue : le 106e évêque de Soissons part, le 107e prend sa place.     L’Union













Le cercle d’évêques à la croisée de la cathédrale, l’archevêque de Reims à droite.

02/03/2008

Oscar et la dame rose : déjouer les pièges

Un enfant qui meurt du cancer adresse une série de lettres à Dieu. Une actrice, seule sur scène, lit ces lettres, en campant les différents personnages évoqués. C’est « Oscar et la dame rose », écrit par Eric-Emmanuel Schmitt et joué au Mail par Anny Duperey. Le risque était évident : courir vers l’exploitation d’une situation déjà pathétique.
En fait, la pièce de Schmitt et l’interprétation de Duperey évitent méticuleusement ce danger. La sentimentalité implique une priorité absolue donnée aux émotions, aux dépens de la raison. Le cœur écrase le cerveau. Or, il faut les deux pour passer au-delà des larmes faciles jusqu’à la réflexion. Il y a eu du trouble dans la salle, mais venu de la perception des réalités de la mort d’enfant, et de l’amour et la colère qui l’accompagnent.
Comment font-ils, alors, l’auteur et la comédienne ? Schmitt présente la situation sans fard, mais avec une gravité ponctuée par un humour décapant. Un autre patient, le petit Yves, devient « Bacon » pour ses amis « parce que c’est un grand brûlé ».
Danielle Darrieux, qui avait créé la pièce à Paris, comptait sur sa gouaille de grande dame pour déjouer les pièges. Anny Duperey montre davantage de douceur, mais n’est jamais mielleuse. Son ton reste ferme. Comme Schmitt en écrivant ce qu’elle dit, elle ne force pas l’émotion.
Enfin, l’intelligence est constamment sollicitée, antidote au larmoiement. La dame rose, visiteuse, propose à Oscar de vivre chaque jour comme si c’était dix ans. La pièce met en parallèle la maladie qui empire et ce jeu. Oscar mène une vie trépidante, à travers l’adolescence et ses émois, l’âge adulte, ses déceptions et son épanouissement, la vieillesse et la grande vieillesse. A dix ans, c'est-à-dire cent dix ans, Oscar meurt dans le bonheur d’une vision de la splendeur du monde, et en se sachant partie de cette splendeur. C’est le cadeau qu’il donne au monde, et au public, en le quittant.
L’Union